C'est la suite de mon premier livre "Mon village en ce temps-là... "
Voici la première page et la dernière de la couverture :
SOMMAIRE
PROLOGUE (Page 1)
CHAPITRE 1 – LE PETIT SÉMINAIRE à CASTELNAUDARY. (Page 5)
Le bel été 1943 - La rentrée scolaire en classe de cinquième à Saint-François de Castenaudary. - Nos professeurs - M. Calvet et Œdipe - Émile Ricart, Cervantés et
El Quijote. - La chorale de Saint François. - La vie à Saint François Xavier de Castelnaudary. - Les visites de notre député. - Enfin le baccalauréat en juin 1948. – Mes hésitations et mon choix.
-
-
CHAPITRE 2 - 1948 ET 1949, LES ANNÉES CHARNIÈRES DE MA VIE. (Page 27)
La mort de Bonne Maman. - Au Lycée de Carcassonne. - Le football dans l’équipe du COC. - La grande équipe de l’ASC XIII - Le Cercle d’Études du professeur René
Nelli. – Août 1949, le mois décisif de ma vie – Septembre 1949. -
-
CHAPITRE 3 - À LA MINE DE SALSIGNE. Page 49)
Mon arrivée à la mine de Salsigne. - Le travail dans la mine. - Les mi-neurs. - La mort de mon copain Alfred Koch. - L’or de Salsigne. - La foreuse de Wladimir. -
Tristes perspectives. -
CHAPITRE 4 - RETROUVAILLES ET CHANGEMENT DE CAP. (Page 63)
Les retrouvailles avec Simone. – La fin de mon épopée à la mine.
Changement de cap. -Avril et mai 1950 à Rouvenac. –
Un départ déchirant. –
CHAPITRE 5 - L’ARRIVÉE AU MAROC. (Page 79)
Une lumière vivante. – L’arrivée à Casablanca. –
Les Oulad Saïd plutôt que le Haut-Atlas.-
CHAPITRE 6 - LA VIE AUX OULAD SAÏD. (Page 87)
Les Oulad Saïd. - Paix et réconciliation. - Le père capucin Bonaventure, jovialité et sainteté. - Un mariage des Mille et Une Nuits. - Le 28 août 1950, le grand
jour. - Le travail au Contrôle Civil. - Mon premier salaire. - Simone aux Oulad Saïd. - Notre jardin et le futur pacha - La marquise de Lameth. - Anne-Marie arrive. - Mon premier concours. -
Noël 1950, le fils de Saint Dominique et la miraculeuse dinde aux marrons.
CHAPITRE 7 - L’ANNÉE 1951 à RABAT. (Page 115)
Le Petit Chaperon rouge. – Juin 1951, le baptême d’Anne-Marie. - La mort de mon cousin Jeannot. -Travail, travail, travail… - Rédacteur aux Finances. -
Novembre 1951, à la faculté de droit de Rabat. - Le Prince Héritier. – Décembre 1951, visite de François Estève.- Noël 1951. -
CHAPITRE 8 - À RABAT EN 1952, RÉDACTEUR AUX FINANCES. (Page 131)
Enfin un appartement. - Un nouveau poste aux Finances. - Une année passionnante. - Études et travail. - Notre petite Anne-Marie part en France. - L’arrivée de
Jean-François.
CHAPITRE 9 - RABAT EN 1953, AU GÉNIE RURAL. (Page 141)
Mon entrée au service du Génie Rural. - Mon nouveau travail. - Le baron et le sous-marin de l’ingénieur. - D’autres exploits. - Harmonie, travail et bonheur. - Un
puits célèbre. - Comment naît une vocation. -
-
CHAPITRE 10 - LE RETOUR. (Page 161)
Enfin les congés - Le baron trotskiste rejoint ses ancêtres. - À nouveau l’Azrou. - Une apparition - Le retour en France - L’arrivée à Rouvenac et les retrouvailles
- Une belle mobylette pour Maman Anna. -
CHAPITRE 11 – LE BEL ÉTÉ 1953. (Page 171)
ÉPILOGUE, ET APRÈS ? (Page 173)
PROLOGUE
L’Azrou, le beau navire de la Compagnie de Navigation Paquet, venait de quitter la rade de Port-Vendres depuis quelques minutes. Il se dirigeait maintenant plein
sud vers la haute mer, en naviguant toutefois à quelques kilomètres de la côte. On pouvait déjà deviner au loin, dans une légère brume, les villages de Cerbère et Banyuls, enserrés dans leurs
collines escarpées, et apercevoir les vignes plantées en terrasses qui étaient en train de rôtir sous le soleil du Roussillon dans la lumière de cette magnifique journée de juin.
Cette ligne maritime faisait la rotation Marseille-Port-Vendres-Casablanca-Dakar et retour, deux fois par mois. L’étrave blanche, puissante et
élégante , fendait les eaux vers le Sud ; son trajet habituel suivait de loin la côte espagnole, passant à proximité des caps, et s’éloignant au large dans les golfes. L’on voyait déjà Gérone. À
cette époque, nul immeuble n’enlaidissait les plages, le béton n’avait pas encore envahi cette sauvage Costa Brava. Quelques dauphins avaient aussitôt rejoint le navire, et nageaient joyeusement
le long de ses bords dans l’écume blanche.
En cette belle journée du 8 juin 1950, un jeune homme d’à peine dix neuf ans faisait route vers le Maroc, en troisième classe comme tous les
émigrants. Le confort de ces cabines de troisième en était rudimentaire, mais suffi-sant : six couchettes minuscules, des toilettes communes au fond de la coursive, et une salle à manger
sommaire, meu-blées de tables et chaises en bois blanc, mais qui sentait la propreté, l’encaustique et la javel. Le repas rapidement pris, il sortit sur le pont supérieur s’accouder au
bastingage. Et là, il sentit à nouveau son cœur se serrer, un petit coup de cafard… À peine sorti de l’adolescence, quittant sa Haute Vallée de l’Aude, il se lançait vers l’inconnu, dans une
aventure qu’il croyait avoir choisie, mais que le destin lui avait pratiquement imposée.
Le navire franchissait maintenant le cap de Palos, où l’on pouvait distinguer au loin quelques criques. Aussitôt, dans une fulgurance qui le
surprit, ce nom de « Palos » fit surgir dans son esprit le célèbre sonnet de José-Maria de Heredia, l’un de ses poèmes préférés, contant le départ des conquistadors vers le nouveau monde
:
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos, de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Il y vit un heureux présage, et il oublia ses appréhensions.
« Pas de regret, se dit-il, et en avant pour construire un bel avenir ! » Il avait le courage des conquistadors et la foi des missionnaires, ces
hommes qui veulent maitriser leur destin. A l’extrémité d’une coursive, il avait entr’aperçu la salle à manger luxueuse des Premières Classes, où il vit, le temps d’une fugace vision, les beaux
meubles de chêne et d’acajou ; il en fut tout ébloui. Il se jura aussitôt qu’à son retour en France, dans une lointaine perspective qui échappait à son imagination, il ne reprendrait ce bateau
qu’en première classe… Mais quand ? Dieu seul le savait !
Il avait été heureux dans sa famille, et ses pensées allaient vers ses parents qu’il avait convaincus de l’autoriser à partir à l’aventure : «
Quelle confiance, se disait-il, pour qu’ils me laissent m’en aller ainsi loin d’eux ! Sans situation et dans un pays inconnu ! » Il leur en serait éternellement reconnaissant. Bien
longtemps après, à quatre vingt ans passés, il garde toujours un souvenir ému de leur confiance, et se demande s’il aurait lui-même autorisé ses enfants à partir à l’aventure dans ces mêmes
conditions. Il pense qu’il aurait refusé. Et il envoyait alors à Anna et Faustin, ses parents, des pensées de reconnaissance et d’amour.
Ses souvenirs le ramenaient quelques mois en arrière, en août 1948, où il vit son destin basculer. Il revoyait en esprit son enfance dans son
petit village des Pyrénées, ses études au Petit Séminaire de Castelnaudary, puis au Lycée de Carcassonne, et le fatum des événements qui l’avaient amené aujourd’hui sur ce bateau naviguant vers
le Maroc. Ce n’est que plus tard, bien plus tard, qu’il entreprit la tâche de raconter sa vie à ses petits enfants.
Émergeant de ses réflexions, le jeune homme que j’étais alors, se remémorait les années qui venaient juste de s’écouler : époque heureuse de l’enfance dans le cocon
familial, puis de l’adolescence dans la studieuse ambiance d’une école qui cultivait les grandes valeurs et formait de vrais hommes.
— CHAPITRE 1 — LE PETIT SÉMINAIRE à CASTELNAUDARY
Le bel été 1943 - La rentrée scolaire en classe de cinquième à Saint-François de Castenaudary. - Nos professeurs - M. Calvet et Œdipe - Émile Ricart, Cervantés et
El Quijote. - La chorale de Saint François La vie à Saint François Xavier de Castelnaudary. - Les visites de notre député - Enfin le baccalauréat en juin 1948 - Mes hésitations et mon
choix. -
Le bel été 1943
Le bel été 1943 s’achevait dans la chaleur d’un mois de septembre exceptionnellement beau et ensoleillé. Juillet et août nous avaient apporté de grosses canicules,
coupées d’orages violents comme en connaissent nos régions du Languedoc. Les moissons peu abondantes avaient souffert de la sécheresse, ainsi que la vigne. Les vendanges furent précoces, de bonne
qualité, mais de faible rendement. Avec mon frère Raymond, alors âgé de dix ans, nous allions donner la main à la cueillette des raisins, et nous tenions chacun notre rang de vigne, comme les
grandes personnes. À la rentrée, les vendanges étaient tout à fait terminées, et je dus partir pour la rentrée scolaire au collège.
Le village de Rouvenac toutefois vivait dans une sorte de léthargie dans cette troisième année d’occupation : nous n’avions pas trop d’informations précises sur le déroulement des conflits, à peine nous doutions-nous que le sort des armes avait tourné, et que les Allemands subissaient de graves revers en Afrique et en Russie. On sentait que les troupes allemandes d’occupation avaient perdu leur morgue de 1940, et l’on percevait une forme d’inquiétude dans leur comportement. Ils occupaient toujours les locaux de Notre Dame de l’Abbaye de Carcassonne. Le supérieur M. Vidal nous informa alors que l’établissement était fermé, et que tous les élèves étaient transférés au Petit Séminaire Saint François de Cas-telnaudary : je devais donc faire ma cinquième dans cet établissement. J’étais un peu troublé, car je m’étais bien habitué à la vie de la Manécanterie de Carcassonne. Mais sans trop d’appréhension toutefois, car on nous informa que les mêmes maîtres nous suivraient ; c’était le cas notamment de M. Subra et de l’abbé Patau, qui fut désigné comme notre professeur de classe.
Les locaux du petit séminaire de Castelnaudary avaient été également réquisitionnés durant l’année scolaire passée et les élèves, transférés à Stanislas de Carcassonne. Saint-François-Xavier de Castelnaudary ne put rouvrir ses portes qu’à la mi-octobre. Le lundi 18 octobre 1943, je partais donc avec Maman par le car Quillan-Toulouse qui desservait directement Castelnaudary. Il passait à Espéraza à 6 heures du matin. Pour le prendre nous devions nous lever très tôt pour partir de bonne heure de Rouvenac avec nos bicyclettes, que nous laissions chez nos amis Chatelus, le forgeron d’Espéraza. Ainsi Maman pouvait rentrer à la maison le soir même, au retour du car vers 18 heures. Quant à mon vélo, Papa le récupérait quelques jours après.
Même scénario à chaque rentrée de trimestre. La rentrée de janvier se faisait parfois sous la neige : rouler dans le froid à 5 heures du matin, sur une route verglacée ou couverte de neige n’était pas une partie de plaisir pour un enfant de onze ans. Avec nos vieilles bicyclettes du temps de guerre dépourvues de sécurités et de lumière, notre crainte était aussi qu’un pneu usé jusqu’à la trame ne soit défaillant en route… et alors adieu le car ! Papa m’accompagnait parfois jusqu’à Espéraza, puis par le suite, à partir de treize ans, il me laissa faire le trajet tout seul.
Je me rappellerai toujours ce vieil autobus du temps de la guerre, avançant vaillamment avec son gazogène, surchargé avec des passagers voyageant debout : beaucoup de solidarité chez les voyageurs, qui prenaient leur mal en patience. Je me souviens qu’une fois, faute de place où me caser, une dame élégante me prit sur ses genoux, et je sens encore son chapeau qui me grattait l’oreille à chaque cahot ! Bonne et charitable femme que je remerciai chaleureusement à l’arrivée.
Ce 18 octobre 1943, montant dans l’autobus à Espéraza, je retrouve mon copain François Quérol de Quillan, qui avait fait sa cinquième à la Manécanterie. Il rentrait donc en quatrième à Saint François, une classe au dessus de la mienne. C’était le petit neveu de Marius Quérol de Rouvenac, qui avait quitté son Andalousie natale dans les années 1920 .À Rouvenac, Marious était estimé de tout le village, ainsi que sa femme., Joaquine.Vaillants, courageux et travailleurs, ils élevèrent bien leurs enfants ; leur fille Antoinette se maria ensuite avec Jules Castang et ils eurent quatre enfants.
Je fis aussi la connaissance de Louis Cardaillac de Quillan, qui faisait sa première rentrée, accompagné de sa grand-mère, grande et forte femme pleine de courage et de générosité.
La rentrée scolaire en classe de cinquième à Saint François de Castelnaudary.
Pour cette première rentrée, l’accueil de M. Verdeil, le su-périeur, fut austère mais bienveillant. Sous son maintien assez rigide et ses traits sévères, il émanait
l’autorité et inspirait le respect à tous. Élèves et professeurs, le respectaient et le craignaient. Je n’étais pas très rassuré, et je crois que Maman aussi éprouvait une certaine
appréhension. Par la suite j’appris à apprécier ses qualités d’éducateur, son sens de la justice, et même une forme de bonté qu’il semblait cacher sous des dehors sévères . Je retrouvai mes
copains de Carcassonne, entre autres : Gabin Serres de Labastide d’Anjou, Joseph Vergé de Belcaire, René Limouzy de Pépieux, René Allemany de Fraisse des Corbières, Antoine Steffan de Saint
Benoit, Yves Sabatier de Puivert, les deux cousins Roger et Henri Gabaude de Trausse, Sileno Pivetta de Sainte Colombe, Louis Brail et Jacques Cabanès de Limoux, Jean-Marie Vastet de Narbonne,
Robert Brazier de Carcassonne, … etc. Tous, nous nous adaptâmes vite à notre nouvelle vie. A Castel, nous nous joignîmes à d’autres condisciples qui devinrent nos amis, Joseph Dambax, Marius
Bigot, … et d’autres qui n’avaient pas été scolarisés à la manécanterie.
L’organisation pratique des études et de la vie en internat suivait la règle traditionnelle des collèges jésuites ; elle avait fait ses preuves depuis plusieurs siècles dans la formation de milliers d’élèves, et elle était toujours appliquée. Le règlement en était toujours rigoureux, contraignant, et la discipline sévère et exigeante .
Je vous en décris brièvement l’essentiel. Les horaires et le déroulement de la journée étaient les suivants : lever à 6 heures 15 et non à 5 heures et demi comme à
Carcassonne ; puis toilette à l’eau froide ; ensuite chacun fait son lit et se tient droit au pied du lit, toujours en silence, en attendant le signal de descendre à l’étude. Ensuite
prière, méditation et étude. Messe à 7 heures à la chapelle. Retour, toujours en rangs et en silence, pour le petit dé-jeuner au réfectoire, la conversation est alors autorisée. Récréa-tion d’un
quart d’heure. Puis départ toujours en silence et en rang pour la salle de classe qui était différente de la grande pièce de l’étude. Classe de 8 à 10 heures. Petite détente d’un quart d’ heure
dans la cour de récréation, et classe à nouveau jusqu’à midi.
Déjeuner dans le silence jusqu’à 12 heures 30 ; récréation d’une demi-heure, et étude de 13 à 14 heures. Deux autres heures de classe dans l’après-midi de 14 heures
jusqu’à 16 heures. Ré-création de 20 minutes, et goûter en puisant dans les provisions personnelles de sa caisse à provisions, approvisionnée par chaque famille lors des visites mensuelles .
Retour à l’étude jusqu’à 17 heures 30 pour le grand devoir de la journée : rédaction, version ou thème latin, explication littéraire, puis version ou thème grec à partir de la quatrième ; parfois
un devoir de mathématique, de sciences ou d’espagnol ; mais ces matières restaient très faibles par rapport à la grande masse des études littéraires. C’étaient les programmes en vigueur depuis
deux siècles. Ensuite exercice spirituel jusqu’à 20 heures. Enfin le souper, suivi d’une petite récréation de 20 minutes, étude à nouveau pendant une demi heu-re. Prière du soir de 10 minutes et
coucher à 21 heures 30. Com-parez cette masse énorme de travail que nous assumions à celui bien plus léger, fourni par nos élèves d’aujourd’hui, davantage sollicités par la télévision et les jeux
vidéo !
Tous ces horaires étaient réglés par la grande cloche de la cour. La tâche de sonneur imposait une grande responsabilité, il fallait être sérieux, rigoureux et
précis. C’était toujours un élève de la division des grands , il était d’ailleurs le seul d’entre nous à posséder une montre ; en réalité il disposait d’un énorme oignon en argent, que le
supérieur lui remettait au début de son mandat. Il rythmait ainsi toute la vie et l’emploi du temps de l’établissement, professeurs compris, qui se pliaient tous à ces horaires.
Nos professeurs.
Chaque classe avait son professeur principal, chargé de toutes les responsabilités : il assurait en particulier les cours de français et de latin ; puis de grec
aussi à partir de la quatrième. C’était le pro-gramme imposé, aucun choix possible d’autres matières. Cet enseignement débouchait sur les classes d’humanités et de rhéto-rique, dont l’appellation
datait du moyen âge, et qui équivalait à notre Première et Terminale. Le professeur de classe était l’interface et l’interlocuteur entre l’autorité et les élèves. Il orga-nisait les remplacements
éventuels, et rééquilibrait les horaires. Il demeurait d’une grande disponibilité, et apportait aide et conseils à tout élève. Le poste de professeur de classe était partout présent dans tous les
collèges religieux d’Europe. C’était une particularité de la scolastique du Moyen-Âge, reprise par tous les ordres reli-gieux enseignants. Chaque maître faisait preuve d’un dévouement sans
limite, donnant des cours très préparés, qui s’étendaient sou-vent bien au delà du programme officiel de l’Académie. Les de-voirs relevés à l’issue de l’étude du soir étaient aussitôt corrigés,
longuement annotés, et commentés à la classe du lendemain ma-tin, ce qui permettait d’approfondir les difficultés rencontrée lors du travail de la veille. C’était la règle absolue, mais c’était
aussi un gros travail pour le professeur qui devait ainsi veiller jusqu’à minuit. La correction des devoirs occupait la première heure de cours du lendemain. Et c‘était très profitable, car
l’élève revenait alors sur le sujet travaillé la veille, qui était encore resté tout frais dans sa mémoire : il avait ainsi en main toutes les corrections, et les explications pour la bonne
solution. Cette habitude était à la base du succès de l’enseignement dispensé par ces collèges.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’enseignement religieux n’était pas excessif, à peine une petite heure par semai-ne, ce qui signifie que la formation religieuse était surtout donnée par la pratique et l’exemple, plutôt que par un bourrage de crâne théologique. Le but de cette formation était de forger un honnête homme au sens du 17ième siècle, mais aussi, de vrais croyants. Mais l’enseignement scientifique n’était pas négligé pour autant : j’ai parlé de l’abbé Joulia, notre professeur de physique, chimie et sciences naturelles, très féru d’astronomie, qui nous accueillait parfois dans son petit observatoire juché sous les toits . Il était aussi très pieux et c’était en outre un remarquable organiste. Mme Olive, la mère de Roger, de Josèphe et Jeannette, qui fut sa cama-rade d’enfance à Arzens, m’en parlait souvent avec émotion, car il avait laissé dans son village natal le souvenir d’un garçon très doué, intelligent, sérieux et modeste, que l’on voyait appelé à un grand avenir, mais qui préféra choisir l’état ecclésiastique.
Nos professeurs de classe successifs furent : M. Patau en cinquième, M. Salvat en quatrième, M. Braquet en troisième, M. Bonnel en seconde (il n’était pas encore chanoine), M. Calvet en première, tous remarquables enseignants, pédagogues et dévoués. Le professeur de maths était M. Pech, que nous appelions Féli-cien, natif d’Arques, dont les colères redoutables s’entendaient dans tout l’établissement. Un terrible accident de moto lui avait laissé après trépanation une ouverture sur le front, obturée par une plaque d’argent qui remplaçait la partie manquante de l’os. L’on pouvait la voir battre derrière la peau, c’était très impres-sionnant, surtout quand il s’emportait ! Mais on l’excusait car il souffrait de maux de têtes épouvantables provoqués par sa bles-sure.
M. Calvet était aussi un autre « coléreux »… Petit, dodu et râblé comme un bouledogue, dont il avait la hargne et la vivacité, affublé de lorgnons comme les nains
de Blanche Neige, c’était un latiniste remarquable, et un non moins brillant helléniste. Et un pédagogue de grande valeur. Tout élève qu’il formait pouvait se présenter sans crainte au bac de
latin-grec. Passer entre les mains de M. Calvet équivalait pratiquement à un certificat de licence. Tous, nous étions capables de traduire aperto libro des textes grecs et latins, c’est-à-dire
sans dictionnaire. Certes, certains d’entre nous patinaient un peu, mais la plupart s’en tiraient bien. J’appris par la suite que les correcteurs du baccalauréat repéraient alors facilement les
élèves de Saint-François. Je tiens cette information de M. René Nelli, l’éclectique et brillant professeur de lettres du lycée, dont je fis la connaissance par la suite.
M. Calvet et Œdipe.
Rassurez-vous, il ne s’agit pas du complexe d’Œdipe ! Je dus à M. Calvet de devenir malgré moi un bon petit amateur de grec antique. En classe de grec, M. Calvet
venait de nous parler lon-guement de Thèbes et de son héros Œdipe. Il avait insisté sur la prononciation : on doit prononcer « é et non eu », quand le « œ » précède une consonne (exemples :
édipe, énologue, édème, écu-mènique..) et « eu » quand il précède une voyelle (œil , œillet … ). Je suivais distraitement ses propos, j’avoue que j’étais un peu dans la lune, il s’en rendit
compte, et alors il m’interroge bruta-lement :
- « M. Bennavail, vous connaissez tout de même l’histoire du héros mythique de Thèbes ?
- Bien sûr Monsieur l’abbé, il s’agit d’Œdipe » , que je pronon-çait eudipe sans m’en rendre compte. Qu’ai-je dit ! Je déclenchai un véritable séisme :
-« Vous le faites exprès ! Vous vous moquez de moi ? Ça fait 20 minutes que je vous l’explique ! Pour vous rafraîchir les idées, vous me traduirez un chapitre
complet de l’Illiade. Ainsi vous resterez dans l’ambiance de Thèbes ! Et je suis magnanime, puis-que je vous laisse le choix du chapitre ! A me remettre à la fin du mois. Et je veux un travail
soigné, sinon ce sera deux chapitres de plus. »
Je dus alors m’atteler à la traduction d’Homère, et je peux vous affirmer que le grec antique d’Homère n’est pas facile, compor-tant des expressions anciennes, et
des constructions grammatica-les archaïques peu usitées dans le grec classique. Voilà pourquoi, je sursaute quand un malheureux journaliste nous parle d’un eu-dème ! ou bien d’un eunologue, ou
bien encore en entendant un brave religieux qui prône l’eucuménisme ! Il ne fut pas l’élève de M. Calvet, celui-là !
Emile Ricart, Cervantés et El Quijote.
M. Ricart était notre professeur d’espagnol, charge qu’il cumulait avec celle d’économe et de maître de chapelle. Nous aimions bien ce professeur tout jeune à
l’époque mais déjà un peu vieux jeu, bienveillant et efficace. Il pouvait être sévère toutefois. C’était aussi l’aumônier de notre troupe de scouts.
Il fit merveille pendant la guerre pour subvenir à l’approvisionnement des cuisines, car nourrir plus 170 bouches affamées, professeurs et élèves confondus, n’était pas une sinécu-re facile. Né dans le village de Fendeille, à dix kilomètres de Cas-telnaudary, il connaissait beaucoup d’agriculteurs de la région, qui lui fournissaient quelques victuailles pour améliorer nos me-nus. Après 1946, il s’était équipé d’une veille Celta Quatre, péta-radante et poussive, mais qui lui fut précieuse pour le transport des approvisionnements. Avec mes amis Rouquet, qui fut mon chef à la patrouille scoute des Hirondelles, et Dambax qui lui suc-céda, nous avions composé une chanson sur cette vénérable auto, que l’on chantait en canon sur l’air du coucou, un chant scout bien connu. Je ne résiste pas au plaisir de vous en livrer le pre-mier couplet : « Sur les routes de l’Aude, - Circule un vieux tacot – Toute l’année il rode – Portant des haricots ». Appréciez la richesse des rîmes ! M. Ricart et son tacot firent merveille, puisque l’on eut toujours tous les ans, même au cœur des temps de grande pénurie, un bon cassoulet pour les trois fêtes majeures de notre école, Saint François-Xavier (le 3 décembre), Noël et Pâ-ques.
M. Ricart, professeur d’espagnol, me fit aimer cette lan-gue. J’appréciais tout particulièrement Don Quichote de Cervan-tès, que Voltaire tenait pour l’un des livres majeurs de l’humanité, ainsi que Lope de Vega, et les grands classiques del Siglo de Oro. Plus tard je me plongeai dans les romantiques du 19 et 20ième siècle comme Blasco Ibanez, avec ses œuvres majeures La Her-mana san Sulpicio, et Arroz y Tartana, à la gloire de la hueta va-lenciana .
Longtemps plus tard, au Vénézuela, je me remis sérieusement à l’étude de l’espagnol. Je m’imposais chaque jour à six heures du matin une séance de travail d’une bonne heure : j’avais adopté une méthode pratique que j’ai ensuite conseillée à mes petits enfants. Elle est très efficace, et permet des progrès considérables en peu de temps. C’est très simple : il suffit de lire un texte à haute voix, il est important d’entendre sa propre voix, ce qui familiarise l’oreille à la musique propre de la langue ; puis de faire une analyse grammaticale simple, en notant sur un cahier les remarques sur les constructions de la phrase et le vocabulaire ; enfin s’imposer d’apprendre un mot nouveau par jour. Les progrès sont immédiats et considérables. Je le conseille sans arrêt à mon petit-fils Christopher, pour qu’il se remette au français, qu’il aurait tendance à oublier dans son université anglaise. J’ai égale-ment suggéré cette méthode à Kevin, quand il m’avoua que ses notes en français laissaient à désirer : s’imposer chaque jour un quart d’heure de lecture, toujours en lisant à haute voix, et si pos-sible un texte classique ; je conseille Corneille ou Racine. C’est d’une efficacité absolue : quelques jours de cette pratique vous permettent de faire des progrès fulgurants, et en outre d’apprécier la mélodie de la langue et l’harmonie des phrases.
« Alors, dis-je à mes petits enfants, vous allez découvrir que vous aimez le français et vous ne pourrez plus vous passer de lecture. Et vos notes seront bonnes ; on réussit toujours quand on fait ce qu’on aime ! L’autodiscipline conduit toujours à la satisfaction et au succès » Fin de la digression .
J’appliquai pour ma part les mêmes recettes dans l’apprentissage de l’espagnol. Ma formation scolaire m’avait toutefois beaucoup facilité les progrès dans la langue
castillane ; c’était le socle indispensable sur lequel cependant je dus beaucoup travailler par la suite en m’imposant la même discipline de lectures quotidiennes à haute voix. Quand l’Ambassade
de France à Caracas me demanda de la représenter dans l’Oriente du Venezuela, je fus amené à rédiger des textes juridiques en espagnol, qui touchaient à la législation et notamment au droit
foncier , et je m’en tirai, ma foi, pas trop mal, à telle enseigne qu’une avocate vénézuélienne me demanda un jour : « De quelle province espagnole êtes-vous donc originaire ? »
La chorale de Saint-François.
M. Ricart était aussi Maître de chapelle de la Chorale. Il avait remplacé à ce poste M. Patau qui s’en revint à Carcassonne dès 1944. Notre chorale était de
qualité, et réputée en Lauragais. Nous allions parfois chanter à la collégiale Saint-Michel et dans les autres églises des environs. Nous avions suivi des cours de solfège, et aussi nous
pratiquions bien sûr la lecture modale et psalmodique du grégorien. J’aimais beaucoup chanter, et plus tard M. Ricard me permit de diriger en son absence des chants liturgiques. Il me demanda de
chanter la passion de Saint-Mathieu du dimanche des Rameaux de 1948 dans le récitatif de l’évangéliste. Cette œuvre dure plus d’une heure. M. Verdeil, de sa belle voix de basse chantait les
paroles du Christ, et la foule était chantée par le chœur. Nous avions d’excellents chanteurs dont j’ai gardé le souvenir, René Limouzy, soprano inoubliable dans l’Ave Verum de Mozart, Guy Assens
à la voix de basse remarquable, chaude et puissante, qui nous régalait souvent du Veau d’Or de Faust, Roger Gabaude dans ses motets grégoriens et dans les La-mentations de Jérémie … Dans le passé
il y en eut d’autres aussi réputés, Jean Cayrol, André Lautré, René Bonhoure, …, qui n’ont pas perdu leur belle voix à plus de 85 ans.
La vie à Saint François-Xavier de Castelnaudary.
Je raconte dans mon précédent livre « Le Petit Séminaire » ces studieuses années d’internat qui se déroulèrent de 1942 à 1948. Années fécondes qui forgèrent le
caractère et enrichirent l’esprit. Dans cet ouvrage, je raconte longuement notre vie d’internat rythmée par le règlement et par l’enseignement de nos remarquables professeurs, la prépondérance
donnée aux lettres classiques, les pièces de théâtre, la chorale et la culture musicale, le sport et les longues marches dans la campagne lauragaise, la vie intellectuelle et spirituelle, ainsi
que le scoutisme et les colonies de vacances de Fontcroisette. Je n’évoquerai donc pas à nouveau cette époque, où notre adolescence se construisit dans une vie de travail, d’études et
d’approfondissement spirituel. Serais-je capable de la revivre aujourd’hui ? Notre modernité ne l’accepterait probablement pas !
Une précision s’impose que je me plais à affirmer : durant ces six longues années d’internat, sous la tutelle de professeurs et de surveillants compétents, sévères
mais bienveillants, je ne fus jamais le témoin, direct ou indirect, d’actes, ni de paroles, ni de gestes équivoques de la part d’aucun de ces ecclésiastiques, dont la vie fut toujours
irréprochable (et même sainte, je le dis sans hésitation ni crainte du ridicule). Il fallait que ces précisions soient dites et que ce témoignage soit apporté !
Les visites de notre député.
Paris venait d’être libéré du joug allemand en août 1944. Le Gouvernement Provisoire de la République Française, avec le Général de Gaulle à sa tête, prend en main
la direction du pays. L’Assemblée Constituante issue des élections du 25 août 1945 propose une constitution qui sera rejetée par le référendum national du 5 mai 1946. Une nouvelle assemblée
constituante est élue le 2 juin 1946 et établit la Constitution de la Quatrième République, qui est approuvée le 13 octobre 1946. Mais de Gaulle avait démissionné en janvier 1946.
Durant ces années, de 1946 à 1955, l’abbé Gau était député de l’Aude. Albert Gau, né le 10 juillet 1910 à Conques, est resté une "figure audoise notoire" à laquelle ses concitoyens aiment faire référence. Grand résistant, ce prêtre modeste, dont l'action décisive et courageuse dans le Comité de Libération de l'Aude lui a valu la médaille de la Résistance, a poursuivi son engagement temporel dans le champ politique après la guerre, en mettant au service de ses convictions et de sa région sa force de travail et de persuasion à l'Assemblée. Son éloquence de tribun et son profil aquilin demeurèrent célèbres, notamment auprès des élèves du Petit Séminaire Saint François-Xavier, auxquels il aimait rendre visite chaque année, puisqu’il avait été élève puis professeur dans cet établissement.
Il nous expliquait longuement la démocratie, ses exigences et sa noblesse. Il aimait citer souvent cette phrase de Platon : « L’ordre idéal de l’âme est le fondement de l’ordre idéal de la cité ». Ami de Robert Schumann, européen avant l’heure, il entretenait aussi des relations d’amitié avec Alcide de Gasperi, et Konrad Adenauer. Peu de politiques audois d’aujourd’hui savent qu’il fut le premier à déposer en 1952 un projet de loi pour l’abolition de la peine de mort. Nous l’écoutions avec passion, éblouis par sa pensée claire et précise, son éloquence et sa générosité.
C’est à lui qu’on doit la création de la Maison de Convalescence Sainte Gemme de Bram. Il consacra tous ses émoluments et indemnités de parlementaire à financer des
écoles, des centres d’apprentissage, et des associations d’entraide, notamment celle en faveur des gitans. Tolérant et ouvert, il noua des liens d’amitiés avec M. Guille, député socialiste de
l’Aude et ancien ministre, et avec M. Roquefort, le député communiste. Il fit partie également du brain-trust de M. Mendès-France, qui l’écoutait et appréciait ses conseils. Enfin ce fut l’abbé
Gau que choisit le Comte de Paris pour célébrer la messe d’Action de Grâces quand il fut autorisé à rentrer en France, après l'abrogation de la loi d'exil.
Enfin le baccalauréat en juin 1948.
La première partie du bac constituait à cette époque un diplôme important : il clôturait les études de la classe de rhétorique, comme on la désignait encore depuis
le Moyen-Âge, et dont le contenu n’avait guère changé, avec la forte prédominance de lettres classiques français-latin-grec. Quelques matières annexes s’y étaient ajoutées au cours des ans, comme
les mathématiques et les sciences, l’histoire et la géographie, et une langue étrangère. À Castel, seul l’espagnol était enseigné, notre culture occitane nous y préparait déjà depuis l’enfance.
Ainsi je n’ai jamais fait d’anglais, j’en ai appris plus tard quelques rudiments en autodi-dacte plus ou moins appliqué, surtout quand j’eus deux petits enfants britanniques; mais ils parlaient
mieux le français que moi l’anglais…
L’examen écrit se déroula à Carcassonne, dans les locaux du Lycée : deux longues journées comportant essentiellement une rédaction, une explication littéraire de haut niveau, une version grecque et une latine. Je fus admis à me présenter à l’oral, qui avait lieu encore au siège de l’Académie à Montpellier.
Après un voyage éprouvant en train – les wagons de l’après guerre étaient aussi déglingués que les voies ferrées -, je m’installai dans un charmant petit hôtel, à proximité du quartier des facultés. Je sympathisai aussitôt avec le propriétaire, qui vit immédiatement mes faibles ressources et qui me loua pour un prix dérisoire la minuscule chambre sous les toits. C’était un vieux professeur de lettres classiques, protestant chaleureux et cultivé, qui devina aussitôt que je sortais d’un petit séminaire. Ravi de parler avec moi des études de grec et de latin, il évoqua son amour des belles lettres et sa dévotion envers les grands classiques de l’Antiquité. Il était lié d’amitié avec René Nelly, le grand spécialiste carcassonnais du catharisme, que je ne connaissais pas à cette époque, mais que j’eus la chance de rencontrer l’année suivante. C’est là que je constatai – il me l’expliqua lon-guement - que la théologie protestante rejetait également, comme les catholiques et les orthodoxes, la dualité divine du bien et du mal que prônaient les cathares. Il correspondait aussi régulièrement avec Joë Bousquet, le poète paralytique du Carcassès, auquel il adressait parfois quelques textes que ce dernier publiait dans ses Cahiers du Sud.
Je me couchai tôt, bien sûr le ventre vide, car je n’avais pas les moyens de me payer le restaurant. Je me réveillai à 5 heures du matin, subitement conscient que je n’avais pas du tout étudié l’histoire, qui figurait au programme de l’oral. Mû par une subite et mystérieuse inspiration, je me plongeai dans le manuel d’histoire, au chapitre de la Révolution de l’Amérique du Sud, avec ses héros célèbres, Simon Bolivar, Sucre, Miranda …, sur lequel j’avais fait l’impasse.
Je me souviens parfaitement de cette journée consacré à l’oral du bac : le matin, interrogations sur les matières classiques, français, latin et grec, et les autres matières dans l’après-midi. On me raconta plus tard que les examinateurs désignés pour ces matières, sachant aussitôt par le carnet scolaire l’origine des étudiants, aimaient pousser les questions bien au delà du programme, et étaient favorablement impressionnés par ces jeunes remarquablement formés .. Et ils leur attribuaient les meilleures notes. Je me plais à rendre hommage ici à leur intégrité intellectuelle, qui savait surpasser tout sectarisme.
Un autre souvenir piquant fut l’oral de français sur l’amour chez Ronsard, que me posa une charmante examinatrice, très jolie et très jeune, avec un sourire qui laissait paraître quelques intentions gentiment taquines. Ma foi, moi qui n’avais ja-mais touché ni à fortiori embrassé une jeune fille, et qui ne les fréquentais que de très loin, - car au Petit Séminaire, dans l’éducation puritaine qu’on nous donnait, on les évitait soigneusement - je lui débitai une tirade très livresque certes, mais enflammée, en lui récitant le célèbre sonnet sur l’amour éternel au-delà de la beauté fugace de la rose éclose ce matin, mais qui eut l’heur de lui plaire, puisqu’elle m’attribua un 18, aussi plaisant qu’inattendu . Toutefois je n’eus pas le culot d’insister sur le premier quatrain : « Mignone allons voir si la rose … » Comment m’aurait-elle noté ? Je vous laisse le soin de l’imaginer, en laissant parler votre tempérament surtout s’il est enclin à l’optimisme !
Mais la divine surprise vint de l’interrogation d’histoire : « Parlez-moi de la libération de l’Amérique du Sud du joug colonial espagnol ! » Stupéfait mais ravi, je me lançai dans une brillante prestation qui me valut des félicitations et une note canon. Je me suis souvent interrogé sur cette miraculeuse coïncidence : est-ce la raison qui me conduisit trois décennies plus tard à vivre au Vénézuela, le pays du Libertador Simon Bolivar ?
En fin de journée, remise du diplôme avec mention et retour vers Carcassonne. Je rencontre à la gare mes condisciples René Limouzy et Marius Bigot, qui attendent
avec moi le train pour Carcassonne. Ce train tant espéré arrive enfin passé minuit. Surchargé, poussif, dans la chaleur accablante d’une nuit torride de fin juillet, nous avançons à la vitesse
d’un escargot, nous arrêtant sans cesse et dans la totale incertitude de la fin de notre périple. La SNCF avait alors de sérieuses excuses, puisque la guerre et l’occupation avaient quasiment
détruit le réseau ferré national. Arrivé enfin dans l’après-midi à Carcassonne, - un trajet de quinze heures que le TGV parcourt aujourd’hui en moins d’une heure - je peux prendre la micheline
pour Espéraza et le bus de Rémy pour Rouvenac. A l’arrivée à la maison, l’accueil fut quasiment triomphal : un bachelier dans la famille ! Ça n’était pas arrivé depuis le grand oncle Jean Franc,
sous-préfet de Limoux sous Louis-Philippe ! Et la plus fière fut Bonne Maman, qui était analphabète - mais très intelligente et pas bête du tout - et qui mesurait combien ses sacrifices et son
abnégation au service de la fa-mille avaient ainsi porté ses fruits. Hélas elle nous quitta un mois après, et sa mort fut l’un des grands chagrins de ma vie.
Mes hésitations et mon choix.
Une fois mon premier bac en poche - comme je l’ai dit précé-demment, il était plus difficile que la seconde partie – il me faut réfléchir à mon avenir. Que faire ensuite ? Continuer au Petit Séminaire pour la terminale de philosophie, ou bien prendre une autre voie plus laïque.
Je me donnai un délai de réflexion ; les deux mois de grandes vacances d’août et de septembre seront sans doute suffisants pour mûrir ma décision. J’en profitais pour aller passer quinze jours à la colonie de Fontcroisette, où l’air pur et le calme pouvaient favoriser ma réflexion. Ce camp d’été était dirigé cette année-là par mon ami l’abbé René Bonhoure, dont l’ouverture d’esprit et l’intelligence du cœur étaient appréciés de tous. J’y rencontrai mes condisciples, avec lesquels nous échangeâmes de fructueuses réflexions sur notre choix d’avenir. Marius Bigot, Jacques Cabanès et Jean-Marie Vastet étaient certains de leur vocation, ils aspiraient à devenir prêtre. C’était leur désir le plus ardent et profondément ancré dans leur cœur. Pour eux, ce choix était naturel, évident ; il coulait de source, et s’imposait à leur volonté. Leur profonde conviction me plongeait dans un abîme de réflexions. Je me rendis compte subitement que leur décision les propulsait dans une autre réalité, qui n’était pas la mienne : ils étaient appelés, et je ne ressentais pas cet appel. Ou bien n’étais-je pas encore assez mûr ? Peut-être fallait-il poursuivre passivement dans cette voie en laissant au temps et au Seigneur le soin de m’apporter la réponse ? Je les comprenais dans leur choix, mais cet appel-là ne me sollicitait pas. Je ressentais plutôt une autre aspiration dans une voie différente. Je fis part de mes hésitations à mon ami René Bonhoure. Son conseil fut judicieux : « Tu dois suivre la voie que ton cœur désire. Ne t’engage pas à la légère, la vocation doit être bien mûrie dans ton âme et dans ton esprit. Va demander son avis à M. Verdeil, il te sera de bon conseil. »
Dès mon retour à la maison, je partis une semaine plus tard à Castelnaudary pour rencontrer le supérieur du Petit Séminaire. Je lui exposai scrupuleusement mes interrogations sur ma vocation. Il n’hésita pas une seconde : « Mon cher enfant, ne force pas ton destin. Pour l’instant, je vois que tu ne ressens pas l’appel de Dieu. Faire un choix est prématuré. Ne t’engage pas à la légère. Laisse faire la vie et le Seigneur se manifestera s’il le veut. » Je reconnaissais dans ces paroles du sage et bon M. Verdeil, la noblesse de cette belle âme, qui respecta toujours, avec une paternelle affection et beaucoup d’attention, la liberté des jeunes qu’il formait dans son établissement. Il n’exerça jamais de pression sur quiconque : « La conversion, disait-il, est une énergie intérieure, elle doit venir du tréfonds du cœur, et non de forces extérieures. Convertir par l’épée n’a jamais donné de bons chrétiens. » Il poussait encore plus loin ses convictions dans l’affirmation de la relation intime consubstantielle de la destinée chrétienne et du bonheur : « La vie en Dieu est joie et toute vocation doit être faite de joie ». Il ajoutait parfois: « Les curés tristes sont de tristes curés ! »
Cette fin de l’été 1948 fut pénible et cruciale pour moi. J’étais comme un bateau désemparé: je savais bien ce que je ne voulais pas faire, mais je ne savais pas ce que je voulais faire. Je continuais ma réflexion sans trouver la lumière ; j’ai encore horreur d’errer sans cap à suivre. Car il est toujours difficile et effrayant de choisir. D’autant plus que j’avais conscience de ne pas détenir tous les informations pour étayer mon choix. Le souvenir de ces semaines de septembre me laisse encore un sentiment amer d’insatisfaction.
Aujourd’hui, à 80 ans passés, je me demande pourquoi j’ai fait tel choix plutôt que tel autre, car la vie se passe à choisir à chaque instant, en vertu du bien inaliénable de l’homme qui est sa liberté, la liberté de choisir les chemins de son avenir. Parfois, je m’interroge : « Et si j’avais pris un chemin différent ? Que se serait-il passé ? » Je sens bien l’inanité de cette interrogation, puisque toutes les voies surgissent multiples et souvent contradictoires. Et c’est folie de vouloir refaire l’histoire !
Revenons au 15 septembre 1948 : « Trêve d’introspection », me dis-je alors en cette fin d’été, allons de l’avant ! » Mais que faire ? J’avais toujours eu une
prédilection pour les mathématiques. J’aimais ses abstractions, et la logique séduisante de ses démonstrations. J’avais envie de pousser mes études dans cette voie . Je décidai donc d’aller faire
terminale Mathématiques au Lycée de Carcassonne. J’en mesurais toutefois les dangers, et l’insuffisance notoire de ma formation dans ce domaine. Mais c’était un challenge, comme on dit de nos
jours ! Alors, pourquoi pas ! Je me présentai au Proviseur, auquel j’exposais mon projet, et qui me rassura : « Ça va être dur mais vous pouvez y arriver. Je vais en parler à votre professeur M.
Falcou qui vous aidera. »
Et au 1er Octobre j’entrai au Lycée.