Lundi 11 avril 2011 1 11 /04 /Avr /2011 19:46

 

 

C'est la suite de mon premier livre "Mon village en ce temps-là... "

 

Voici la première page et la dernière de la couverture : 

 

 

Couvert T2

 

 

 

 

SOMMAIRE

PROLOGUE  (Page 1)

CHAPITRE  1 – LE PETIT SÉMINAIRE à CASTELNAUDARY.   (Page 5)
Le bel été 1943 - La rentrée scolaire en classe de cinquième à Saint-François de Castenaudary. - Nos professeurs - M. Calvet et Œdipe - Émile Ricart, Cervantés et El Quijote. - La chorale de Saint François. - La vie à Saint François Xavier de Castelnaudary. - Les visites de notre député. - Enfin le baccalauréat en juin 1948. – Mes hésitations et mon choix. -
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CHAPITRE 2 - 1948 ET 1949, LES ANNÉES CHARNIÈRES DE MA VIE.   (Page 27)
La mort de Bonne Maman. - Au Lycée de Carcassonne. - Le football dans l’équipe du COC. - La grande équipe de l’ASC XIII - Le Cercle d’Études du professeur René Nelli. – Août 1949, le mois décisif de ma vie – Septembre 1949. -
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CHAPITRE  3 -  À LA MINE DE SALSIGNE.  Page 49)
Mon arrivée à la mine de Salsigne. - Le travail dans la mine. - Les mi-neurs. - La mort de mon copain Alfred Koch. - L’or de Salsigne. - La foreuse de Wladimir. - Tristes perspectives. -

CHAPITRE 4 - RETROUVAILLES ET CHANGEMENT DE CAP. (Page 63)
Les retrouvailles avec Simone. – La fin de mon épopée à la mine.
Changement de cap. -Avril et mai 1950 à Rouvenac. –
Un départ déchirant. –


CHAPITRE 5 - L’ARRIVÉE AU MAROC.    (Page 79)
Une lumière vivante. – L’arrivée à Casablanca. –
 Les Oulad Saïd plutôt que le Haut-Atlas.-


CHAPITRE  6 -  LA VIE AUX OULAD SAÏD.  (Page 87)
Les Oulad Saïd. - Paix et réconciliation. - Le père capucin Bonaventure, jovialité et sainteté. - Un mariage des Mille et Une Nuits. - Le 28 août 1950, le grand jour. - Le travail au Contrôle Civil. - Mon premier salaire. - Simone aux Oulad Saïd. - Notre jardin et le futur pacha - La marquise de Lameth. - Anne-Marie arrive. - Mon premier concours. - Noël  1950, le fils de Saint Dominique et la miraculeuse dinde aux marrons.


CHAPITRE 7 - L’ANNÉE 1951 à RABAT. (Page 115)
Le Petit Chaperon rouge. – Juin 1951, le baptême d’Anne-Marie. - La mort de mon cousin Jeannot. -Travail, travail, travail…  - Rédacteur aux Finances. - Novembre 1951, à la faculté de droit de Rabat. - Le Prince Héritier. – Décembre 1951, visite de François Estève.- Noël 1951. -


CHAPITRE 8 - À RABAT EN 1952, RÉDACTEUR AUX FINANCES. (Page 131)
Enfin un appartement. - Un nouveau poste aux Finances. - Une année passionnante. - Études et travail. - Notre petite Anne-Marie part en France. - L’arrivée de Jean-François.


CHAPITRE 9 - RABAT EN 1953, AU GÉNIE RURAL.  (Page 141)
Mon entrée au service du Génie Rural. - Mon nouveau travail. - Le baron et le sous-marin de l’ingénieur. - D’autres exploits. - Harmonie, travail et bonheur. - Un puits célèbre. - Comment naît une vocation. -
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CHAPITRE 10 - LE RETOUR.  (Page 161)
Enfin les congés - Le baron trotskiste rejoint ses ancêtres. - À nouveau l’Azrou. - Une apparition - Le retour en France - L’arrivée à Rouvenac et les retrouvailles - Une belle mobylette pour Maman Anna. -


CHAPITRE 11 – LE BEL ÉTÉ 1953.  (Page 171)


ÉPILOGUE,   ET APRÈS ?  (Page 173)

 

 

 

   

PROLOGUE

L’Azrou, le beau navire de la Compagnie de Navigation Paquet, venait de quitter la rade de Port-Vendres depuis quelques minutes. Il se dirigeait maintenant plein sud vers la haute mer, en naviguant toutefois à quelques kilomètres de la côte. On pouvait déjà deviner au loin, dans une légère brume, les villages de Cerbère et Banyuls, enserrés dans leurs collines escarpées, et apercevoir les vignes plantées en terrasses qui étaient en train de rôtir sous le soleil du Roussillon dans la lumière de cette magnifique journée de juin.
    Cette ligne maritime faisait la rotation Marseille-Port-Vendres-Casablanca-Dakar et retour, deux fois par mois. L’étrave blanche, puissante et élégante , fendait les eaux vers le Sud ; son trajet habituel suivait de loin la côte espagnole, passant à proximité des caps, et s’éloignant au large dans les golfes. L’on voyait déjà Gérone. À cette époque, nul immeuble n’enlaidissait les plages, le béton n’avait pas encore envahi cette sauvage Costa Brava. Quelques dauphins avaient aussitôt rejoint le navire, et nageaient joyeusement le long de ses bords dans l’écume blanche.
    En cette belle journée du 8 juin 1950, un jeune homme d’à peine dix neuf ans faisait route vers le Maroc, en troisième classe comme tous les émigrants. Le confort de ces cabines de troisième en était rudimentaire, mais suffi-sant : six couchettes minuscules, des toilettes communes au fond de la coursive, et une salle à manger sommaire, meu-blées de tables et chaises en bois blanc, mais qui sentait la propreté, l’encaustique et la javel. Le repas rapidement pris, il sortit sur le pont supérieur s’accouder au bastingage. Et là, il sentit à nouveau son cœur se serrer, un petit coup de cafard… À peine sorti de l’adolescence, quittant sa Haute Vallée de l’Aude, il se lançait vers l’inconnu, dans une aventure qu’il croyait avoir choisie, mais que le destin lui avait pratiquement imposée.
    Le navire franchissait maintenant le cap de Palos, où l’on pouvait distinguer au loin quelques criques. Aussitôt, dans une fulgurance qui le surprit, ce nom de « Palos » fit surgir dans son esprit le célèbre sonnet de José-Maria de Heredia, l’un de ses poèmes préférés, contant le départ des conquistadors vers le nouveau monde :

    Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
    Fatigués de porter leurs misères hautaines,
    De Palos, de Moguer, routiers et capitaines
    Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Il y vit un heureux présage, et il oublia ses appréhensions.

    « Pas de regret, se dit-il, et en avant pour construire un bel avenir ! » Il avait le courage des conquistadors et la foi des missionnaires, ces hommes qui veulent maitriser leur destin. A l’extrémité d’une coursive, il avait entr’aperçu la salle à manger luxueuse des Premières Classes, où il vit, le temps d’une fugace vision, les beaux meubles de chêne et d’acajou ; il en fut tout ébloui. Il se jura aussitôt qu’à son retour en France, dans une lointaine perspective qui échappait à son imagination, il ne reprendrait ce bateau qu’en première classe… Mais quand ? Dieu seul le savait !
    Il avait été heureux dans sa famille, et ses pensées allaient vers ses parents qu’il avait convaincus de l’autoriser à partir à l’aventure : « Quelle confiance, se disait-il, pour qu’ils me laissent m’en aller ainsi loin d’eux ! Sans situation et dans un pays inconnu ! » Il leur en  serait éternellement reconnaissant. Bien longtemps après, à quatre vingt ans passés, il garde toujours un souvenir ému de leur confiance, et se demande s’il aurait lui-même autorisé ses enfants à partir à l’aventure dans ces mêmes conditions. Il pense qu’il aurait refusé. Et il envoyait alors à Anna et Faustin, ses parents, des pensées de reconnaissance et d’amour.
    
    Ses souvenirs le ramenaient quelques mois en arrière, en août 1948, où il vit son destin basculer. Il revoyait en esprit son enfance dans son petit village des Pyrénées, ses études au Petit Séminaire de Castelnaudary, puis au Lycée de Carcassonne, et le fatum des événements qui l’avaient amené aujourd’hui sur ce bateau naviguant vers le Maroc. Ce n’est que plus tard, bien plus tard, qu’il entreprit la tâche de raconter sa vie à ses petits enfants.

Émergeant de ses réflexions, le jeune homme que j’étais alors, se remémorait les années qui venaient juste de s’écouler : époque heureuse de l’enfance dans le cocon familial, puis de l’adolescence dans la studieuse ambiance d’une école qui cultivait les grandes valeurs et formait de vrais  hommes.

 

 

 

 

—  CHAPITRE  1 —  LE PETIT SÉMINAIRE à CASTELNAUDARY

Le bel été 1943 - La rentrée scolaire en classe de cinquième à Saint-François de Castenaudary. - Nos professeurs - M. Calvet et Œdipe - Émile Ricart, Cervantés et El Quijote. - La chorale de Saint François  La vie à Saint François Xavier de Castelnaudary. - Les visites de notre député - Enfin le baccalauréat en juin 1948 - Mes hésitations  et mon choix. -


Le bel été 1943
Le bel été 1943 s’achevait dans la chaleur d’un mois de septembre exceptionnellement beau et ensoleillé. Juillet et août nous avaient apporté de grosses canicules, coupées d’orages violents comme en connaissent nos régions du Languedoc. Les moissons peu abondantes avaient souffert de la sécheresse, ainsi que la vigne. Les vendanges furent précoces, de bonne qualité, mais de faible rendement. Avec mon frère Raymond, alors âgé de dix ans, nous allions donner la main à la cueillette des raisins, et nous tenions chacun notre rang de vigne, comme les grandes personnes. À la rentrée, les vendanges étaient tout à fait terminées, et je dus partir pour la rentrée scolaire au collège.

Le village de Rouvenac toutefois vivait dans une sorte de léthargie dans cette troisième année d’occupation : nous n’avions pas trop d’informations précises sur le déroulement des conflits, à peine nous doutions-nous que le sort des armes avait tourné, et que les Allemands subissaient de graves revers en Afrique et en Russie. On sentait que les troupes allemandes d’occupation avaient perdu leur morgue de 1940, et l’on percevait une forme d’inquiétude dans leur comportement. Ils occupaient toujours les locaux de Notre Dame de l’Abbaye de Carcassonne. Le supérieur M. Vidal nous informa alors que l’établissement était fermé, et que tous les élèves étaient transférés au Petit Séminaire Saint François de Cas-telnaudary : je devais donc faire ma cinquième dans cet établissement. J’étais un peu troublé, car je m’étais bien habitué à la vie de la Manécanterie de Carcassonne. Mais sans trop d’appréhension toutefois, car on nous informa que les mêmes maîtres nous suivraient ; c’était le cas notamment de M. Subra et de l’abbé Patau, qui fut désigné comme notre professeur de classe.

 

Les locaux du petit séminaire de Castelnaudary avaient été également réquisitionnés durant l’année scolaire passée et les élèves, transférés à Stanislas de Carcassonne. Saint-François-Xavier de Castelnaudary ne put rouvrir ses portes qu’à la mi-octobre. Le lundi 18 octobre 1943, je partais donc avec Maman par le car Quillan-Toulouse qui desservait directement Castelnaudary. Il passait à Espéraza à 6 heures du matin. Pour le prendre nous devions nous lever très tôt pour partir de bonne heure de Rouvenac avec nos bicyclettes, que nous laissions chez nos amis Chatelus, le forgeron d’Espéraza. Ainsi Maman pouvait rentrer à la maison le soir même, au retour du car vers 18 heures. Quant à mon vélo, Papa le récupérait quelques jours après.

 

Même scénario à chaque rentrée de trimestre. La rentrée de janvier se faisait parfois sous la neige : rouler dans le froid à 5 heures du matin, sur une route verglacée ou couverte de neige n’était pas une partie de plaisir pour un enfant de onze ans. Avec nos vieilles bicyclettes du temps de guerre dépourvues de sécurités et de lumière, notre crainte était aussi qu’un pneu usé jusqu’à la trame ne soit défaillant en route…  et alors adieu le car ! Papa m’accompagnait parfois jusqu’à Espéraza, puis par le suite, à partir de treize ans, il me laissa faire le trajet tout seul.

 

Je me rappellerai toujours ce vieil autobus du temps de la guerre, avançant vaillamment avec son gazogène, surchargé avec des passagers voyageant debout  : beaucoup de solidarité chez les voyageurs, qui prenaient leur mal en patience. Je me souviens qu’une fois, faute de place où me caser, une dame élégante me prit sur ses genoux, et je sens encore son chapeau qui me grattait l’oreille à chaque cahot ! Bonne et charitable femme que je remerciai chaleureusement à l’arrivée.

 

Ce 18 octobre 1943, montant dans l’autobus à Espéraza, je retrouve mon copain François Quérol de Quillan, qui avait fait sa cinquième à la Manécanterie. Il rentrait donc en quatrième à Saint François, une classe au dessus de la mienne. C’était le petit neveu de Marius Quérol de Rouvenac, qui avait quitté son Andalousie natale dans les années 1920 .À Rouvenac, Marious était estimé de tout le village, ainsi que sa femme., Joaquine.Vaillants, courageux et travailleurs, ils élevèrent bien leurs enfants ; leur fille Antoinette se maria ensuite avec Jules Castang et ils eurent quatre enfants.

 

Je fis aussi la connaissance de Louis Cardaillac de Quillan, qui faisait sa première rentrée, accompagné de sa grand-mère,  grande et forte femme pleine de courage et de générosité.

 

La rentrée scolaire en classe de cinquième à Saint François de Castelnaudary.
Pour cette première rentrée, l’accueil de M. Verdeil, le su-périeur, fut austère mais bienveillant. Sous son maintien assez rigide et ses traits sévères, il émanait l’autorité et  inspirait le respect à tous.  Élèves et professeurs, le respectaient et le craignaient. Je n’étais pas très rassuré, et je crois que Maman aussi éprouvait une certaine appréhension. Par la suite j’appris à apprécier ses qualités d’éducateur, son sens de la justice, et même une forme de bonté qu’il semblait cacher sous des dehors sévères . Je retrouvai mes copains de Carcassonne, entre autres : Gabin Serres de Labastide d’Anjou, Joseph Vergé de Belcaire, René Limouzy de Pépieux, René Allemany de Fraisse des Corbières, Antoine Steffan de Saint Benoit, Yves Sabatier de Puivert, les deux cousins Roger et Henri Gabaude de Trausse, Sileno Pivetta de Sainte Colombe, Louis Brail et Jacques Cabanès de Limoux, Jean-Marie Vastet de Narbonne, Robert Brazier de Carcassonne, … etc. Tous, nous nous adaptâmes vite à notre nouvelle vie. A Castel, nous nous joignîmes à d’autres condisciples qui devinrent nos amis, Joseph Dambax, Marius Bigot, … et d’autres qui n’avaient pas été scolarisés à la manécanterie.

 

L’organisation pratique des études et de la vie en internat suivait la règle traditionnelle des collèges jésuites ; elle avait fait ses preuves depuis plusieurs siècles dans la formation de milliers d’élèves, et elle était toujours appliquée. Le règlement en était toujours rigoureux, contraignant, et la discipline sévère et exigeante .

 

Je vous en décris brièvement l’essentiel. Les horaires et le déroulement de la journée étaient les suivants : lever à 6 heures 15 et non à 5 heures et demi comme à Carcassonne ;  puis toilette à l’eau froide ; ensuite chacun fait son lit et se tient droit au pied du lit, toujours en silence, en attendant le signal de descendre à l’étude. Ensuite prière, méditation et étude. Messe à 7 heures à la chapelle. Retour, toujours en rangs et en silence, pour le petit dé-jeuner au réfectoire, la conversation est alors autorisée. Récréa-tion d’un quart d’heure. Puis départ toujours en silence et en rang pour la salle de classe qui était différente de la grande pièce de l’étude. Classe de 8 à 10 heures. Petite détente d’un quart d’ heure dans la cour de récréation, et classe à nouveau jusqu’à midi.
Déjeuner dans le silence jusqu’à 12 heures 30 ; récréation d’une demi-heure, et étude de 13 à 14 heures. Deux autres heures de classe dans l’après-midi de 14 heures jusqu’à 16 heures. Ré-création de 20 minutes, et goûter en puisant dans les provisions personnelles de sa caisse à provisions, approvisionnée par chaque famille lors des visites mensuelles . Retour à l’étude jusqu’à 17 heures 30 pour le grand devoir de la journée : rédaction, version ou thème latin, explication littéraire, puis version ou thème grec à partir de la quatrième ; parfois un devoir de mathématique, de sciences ou d’espagnol ; mais ces matières restaient très faibles par rapport à la grande masse des études littéraires. C’étaient les programmes en vigueur depuis deux siècles. Ensuite exercice spirituel jusqu’à 20 heures. Enfin le souper, suivi d’une petite récréation de 20 minutes, étude à nouveau pendant une demi heu-re. Prière du soir de 10 minutes et coucher à 21 heures 30. Com-parez cette masse énorme de travail que nous assumions à celui bien plus léger, fourni par nos élèves d’aujourd’hui, davantage sollicités par la télévision et les jeux vidéo !

 

Tous ces horaires étaient réglés par la grande cloche de la cour. La tâche de sonneur imposait une grande responsabilité, il fallait être sérieux, rigoureux et précis. C’était toujours un élève de la division des grands , il était d’ailleurs le seul d’entre nous à posséder une montre ; en réalité il disposait d’un énorme oignon en argent, que le supérieur lui remettait au début de son mandat. Il rythmait ainsi toute la vie et l’emploi du temps de l’établissement, professeurs compris, qui se pliaient tous à ces horaires.

Nos professeurs.
Chaque classe avait son professeur principal, chargé de toutes les responsabilités : il assurait en particulier les cours de français et de latin ; puis de grec aussi à partir de la quatrième. C’était le pro-gramme imposé, aucun choix possible d’autres matières. Cet enseignement débouchait sur les classes d’humanités et de rhéto-rique, dont l’appellation datait du moyen âge, et qui équivalait à notre Première et Terminale. Le professeur de classe était l’interface et l’interlocuteur entre l’autorité et les élèves. Il orga-nisait les remplacements éventuels, et rééquilibrait les horaires. Il demeurait d’une grande disponibilité, et apportait aide et conseils à tout élève. Le poste de professeur de classe était partout présent dans tous les collèges religieux d’Europe. C’était une particularité de la scolastique du Moyen-Âge, reprise par tous les ordres reli-gieux enseignants. Chaque maître faisait preuve d’un dévouement sans limite, donnant des cours très préparés, qui s’étendaient sou-vent bien au delà du programme officiel de l’Académie. Les de-voirs relevés à l’issue de l’étude du soir étaient aussitôt corrigés, longuement annotés, et commentés à la classe du lendemain ma-tin, ce qui permettait d’approfondir les difficultés rencontrée lors du travail de la veille. C’était la règle absolue, mais c’était aussi un gros travail pour le professeur qui devait ainsi veiller jusqu’à minuit. La correction des devoirs occupait la première heure de cours du lendemain. Et c‘était très profitable, car l’élève revenait alors sur le sujet travaillé la veille, qui était encore resté tout frais dans sa mémoire : il avait ainsi en main toutes les corrections, et les explications pour la bonne solution. Cette habitude était à la base du succès de l’enseignement dispensé par ces collèges.

 

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’enseignement religieux n’était pas excessif, à peine une petite heure par semai-ne, ce qui signifie que la formation religieuse était surtout donnée par la pratique et l’exemple, plutôt que par un bourrage de crâne théologique. Le but de cette formation était de forger un honnête homme au sens du 17ième siècle, mais aussi, de vrais croyants. Mais l’enseignement scientifique n’était pas négligé pour autant : j’ai parlé de l’abbé Joulia, notre professeur de physique, chimie et sciences naturelles, très féru d’astronomie, qui nous accueillait parfois dans son petit observatoire juché sous les toits . Il était aussi très pieux et c’était en outre un remarquable organiste. Mme Olive, la mère de Roger, de Josèphe et Jeannette, qui fut sa cama-rade d’enfance à Arzens, m’en parlait souvent avec émotion, car il avait laissé dans son village natal le souvenir d’un garçon très doué, intelligent, sérieux et modeste, que l’on voyait appelé à un grand avenir, mais qui préféra choisir l’état ecclésiastique.

 

Nos professeurs de classe successifs furent : M. Patau en cinquième, M. Salvat en quatrième, M. Braquet en troisième, M. Bonnel en seconde (il n’était pas encore chanoine), M. Calvet en première, tous remarquables enseignants, pédagogues et dévoués. Le professeur de maths était M. Pech, que nous appelions Féli-cien, natif d’Arques, dont les colères redoutables s’entendaient dans tout l’établissement. Un terrible accident de moto lui avait laissé après trépanation une ouverture sur le front, obturée par  une plaque d’argent qui remplaçait la partie manquante de l’os. L’on pouvait la voir battre derrière la peau,  c’était très impres-sionnant, surtout quand il s’emportait ! Mais on l’excusait car il souffrait de maux de têtes épouvantables provoqués  par sa bles-sure.

 

M. Calvet était aussi un autre « coléreux »… Petit, dodu et râblé comme un bouledogue, dont il avait la hargne et la vivacité, affublé de lorgnons comme les nains de Blanche Neige, c’était un latiniste remarquable, et un non moins brillant helléniste. Et un pédagogue de grande valeur. Tout élève qu’il formait pouvait se présenter sans crainte au bac de latin-grec. Passer entre les mains de M. Calvet équivalait pratiquement à un certificat de licence. Tous, nous étions capables de traduire aperto libro des textes grecs et latins, c’est-à-dire sans dictionnaire. Certes, certains d’entre nous patinaient un peu, mais la plupart s’en tiraient bien. J’appris par la suite que les correcteurs du baccalauréat repéraient alors facilement les élèves de Saint-François. Je tiens cette information de M. René Nelli, l’éclectique et brillant professeur de lettres du lycée, dont je fis la connaissance par la suite.

M. Calvet et Œdipe.
Rassurez-vous, il ne s’agit pas du complexe d’Œdipe ! Je dus à M. Calvet de devenir malgré moi un bon petit amateur de grec antique. En classe de grec, M. Calvet venait de nous parler lon-guement de Thèbes et de son héros Œdipe. Il avait insisté sur la prononciation : on doit prononcer « é et non eu », quand le « œ » précède une consonne (exemples : édipe, énologue, édème, écu-mènique..)  et « eu » quand il précède une voyelle (œil , œillet … ). Je suivais distraitement ses propos, j’avoue que j’étais un peu dans la lune, il s’en rendit compte, et alors il m’interroge bruta-lement :
- «  M. Bennavail, vous connaissez tout de même l’histoire du héros mythique de Thèbes ?
- Bien sûr Monsieur l’abbé, il s’agit d’Œdipe » , que je pronon-çait eudipe sans m’en rendre compte. Qu’ai-je dit ! Je déclenchai un véritable séisme :
-« Vous le faites exprès ! Vous vous moquez de moi ? Ça fait 20 minutes que je vous l’explique ! Pour vous rafraîchir les idées, vous me traduirez un chapitre complet de l’Illiade. Ainsi vous resterez dans l’ambiance de Thèbes ! Et je suis magnanime, puis-que je vous laisse le choix du chapitre ! A me remettre à la fin du mois. Et je veux un travail soigné, sinon ce sera deux chapitres de plus. »

 

Je dus alors m’atteler à la traduction d’Homère, et je peux vous affirmer que le grec antique d’Homère n’est pas facile, compor-tant des expressions anciennes, et des constructions grammatica-les archaïques peu usitées dans le grec classique. Voilà pourquoi, je sursaute quand un malheureux journaliste nous parle d’un eu-dème ! ou bien d’un eunologue, ou bien encore en entendant un brave religieux qui prône l’eucuménisme ! Il ne fut pas l’élève de M. Calvet, celui-là !

Emile Ricart, Cervantés et El Quijote.
M. Ricart était notre professeur d’espagnol, charge qu’il cumulait avec celle d’économe et de maître de chapelle. Nous aimions bien ce professeur tout jeune à l’époque mais déjà un peu vieux jeu, bienveillant et efficace. Il pouvait être sévère toutefois. C’était aussi l’aumônier de notre troupe de scouts.

 

Il fit merveille pendant la guerre pour subvenir à l’approvisionnement des cuisines, car nourrir plus 170 bouches affamées, professeurs et élèves confondus, n’était pas une sinécu-re facile. Né dans le village de Fendeille, à dix kilomètres de Cas-telnaudary, il connaissait beaucoup d’agriculteurs de la région, qui lui fournissaient quelques victuailles pour améliorer nos me-nus. Après 1946, il s’était équipé d’une veille Celta Quatre, péta-radante et poussive, mais qui lui fut précieuse pour le transport des approvisionnements. Avec mes amis Rouquet, qui fut mon chef à la patrouille scoute des Hirondelles, et Dambax qui lui suc-céda, nous avions composé une chanson sur cette vénérable auto, que l’on chantait en canon sur l’air du coucou, un chant scout bien connu. Je ne résiste pas au plaisir de vous en livrer le pre-mier couplet : « Sur les routes de l’Aude, - Circule un vieux tacot – Toute l’année il rode – Portant des haricots ». Appréciez la richesse des rîmes ! M. Ricart et son tacot firent merveille, puisque l’on eut toujours tous les ans, même au cœur des temps de grande pénurie, un bon cassoulet pour les trois fêtes majeures de notre école, Saint François-Xavier (le 3 décembre), Noël et Pâ-ques.

 

M. Ricart, professeur d’espagnol, me fit aimer cette lan-gue. J’appréciais tout particulièrement Don Quichote de Cervan-tès, que Voltaire tenait pour l’un des livres majeurs de l’humanité, ainsi que  Lope de Vega, et les grands classiques del Siglo de Oro. Plus tard je me plongeai dans les romantiques du 19 et 20ième  siècle comme Blasco Ibanez, avec ses œuvres majeures La Her-mana san Sulpicio, et Arroz y Tartana, à la gloire de la hueta va-lenciana .

 

Longtemps plus tard, au Vénézuela, je me remis sérieusement à l’étude de l’espagnol. Je m’imposais chaque jour à six heures du matin une séance de travail d’une bonne heure : j’avais adopté une méthode pratique que j’ai ensuite conseillée à mes petits enfants. Elle est très efficace, et permet des  progrès considérables en peu de temps. C’est très simple : il suffit de lire un texte à haute voix, il est important d’entendre sa propre voix, ce qui familiarise l’oreille à la musique propre de la langue ; puis de faire une analyse grammaticale simple, en notant sur un cahier les remarques sur les constructions de la phrase et le vocabulaire ; enfin s’imposer d’apprendre un mot nouveau par jour. Les progrès sont immédiats et considérables. Je le conseille sans arrêt à mon petit-fils Christopher, pour qu’il se remette au français, qu’il aurait tendance à oublier dans son université anglaise. J’ai égale-ment suggéré cette méthode à Kevin, quand il m’avoua que ses notes en français laissaient à désirer : s’imposer chaque jour un quart d’heure de lecture, toujours en lisant à haute voix, et si pos-sible un texte classique ; je conseille Corneille ou Racine. C’est d’une efficacité absolue : quelques jours de cette pratique vous permettent de faire des progrès fulgurants, et en outre d’apprécier la mélodie de la langue et l’harmonie des phrases.

« Alors, dis-je à mes petits enfants, vous allez découvrir que vous aimez le français et vous ne pourrez plus vous passer de lecture. Et vos notes seront bonnes ; on réussit toujours quand on fait ce qu’on aime !  L’autodiscipline conduit toujours à la satisfaction et au succès » Fin de la digression .

 

J’appliquai pour ma part les mêmes recettes dans l’apprentissage de l’espagnol. Ma formation scolaire m’avait toutefois beaucoup facilité les progrès dans la langue castillane ; c’était le socle indispensable sur lequel cependant je dus beaucoup travailler par la suite en m’imposant la même discipline de lectures quotidiennes à haute voix. Quand l’Ambassade de France à Caracas me demanda de la représenter dans l’Oriente du Venezuela, je fus amené à rédiger des textes juridiques en espagnol, qui touchaient à la législation et notamment au droit foncier , et je m’en tirai, ma foi, pas trop mal, à telle enseigne qu’une avocate vénézuélienne me demanda un jour : « De quelle province espagnole êtes-vous donc originaire ? »

La chorale de Saint-François.
M. Ricart était aussi Maître de chapelle de la Chorale. Il avait remplacé à ce poste M. Patau qui s’en revint à Carcassonne dès 1944. Notre chorale était de qualité, et réputée en Lauragais. Nous allions parfois chanter à la collégiale Saint-Michel et dans les autres églises des environs. Nous avions suivi des cours de solfège, et aussi nous pratiquions bien sûr la lecture modale et psalmodique du grégorien. J’aimais beaucoup chanter, et plus tard M. Ricard me permit de diriger en son absence des chants liturgiques. Il me demanda de chanter la passion de Saint-Mathieu du dimanche des Rameaux de 1948 dans le récitatif de l’évangéliste. Cette œuvre dure plus d’une heure. M. Verdeil, de sa belle voix de basse chantait les paroles du Christ, et la foule était chantée par le chœur. Nous avions d’excellents chanteurs dont j’ai gardé le souvenir, René Limouzy, soprano inoubliable dans l’Ave Verum de Mozart, Guy Assens à la voix de basse remarquable, chaude et puissante, qui nous régalait souvent du Veau d’Or de Faust, Roger Gabaude dans ses motets grégoriens et dans les La-mentations de Jérémie … Dans le passé il y en eut d’autres aussi réputés, Jean Cayrol, André Lautré, René Bonhoure,  …, qui n’ont pas perdu leur belle voix à plus de 85 ans.
 
La vie à Saint François-Xavier de Castelnaudary.
Je raconte dans mon précédent livre « Le Petit Séminaire » ces studieuses années d’internat qui se déroulèrent de 1942 à 1948. Années fécondes qui forgèrent le caractère et enrichirent l’esprit. Dans cet ouvrage, je raconte longuement notre vie d’internat rythmée par le règlement et par l’enseignement de nos remarquables professeurs, la prépondérance donnée aux lettres classiques, les pièces de théâtre, la chorale et la culture musicale, le sport et les longues marches dans la campagne lauragaise, la vie intellectuelle et spirituelle, ainsi que le scoutisme et les colonies de vacances de Fontcroisette. Je n’évoquerai donc pas à nouveau cette époque, où notre adolescence se construisit dans une vie de travail, d’études et d’approfondissement spirituel. Serais-je capable de la revivre aujourd’hui ? Notre modernité ne l’accepterait probablement pas !

 

Une précision s’impose que je me plais à affirmer : durant ces six longues années d’internat, sous la tutelle de professeurs et de surveillants compétents, sévères mais bienveillants, je ne fus jamais le témoin, direct ou indirect, d’actes, ni de paroles, ni de gestes équivoques de la part d’aucun de ces ecclésiastiques, dont la vie fut toujours irréprochable (et même sainte, je le dis sans hésitation ni crainte du ridicule). Il fallait que ces précisions soient dites et que ce témoignage soit apporté !

Les visites de notre député.
Paris venait d’être libéré du joug allemand en août 1944. Le Gouvernement Provisoire de la République Française, avec le Général de Gaulle à sa tête, prend en main la direction du pays. L’Assemblée Constituante issue des élections du 25 août 1945 propose une constitution qui sera rejetée par le référendum national du 5 mai 1946. Une nouvelle assemblée constituante est élue le 2 juin 1946 et établit la Constitution de la Quatrième République, qui est approuvée le 13 octobre 1946. Mais de Gaulle avait démissionné en janvier 1946.

 

Durant ces années, de 1946 à 1955, l’abbé Gau était député de l’Aude. Albert Gau, né le 10 juillet 1910 à Conques, est resté une "figure audoise notoire" à laquelle ses concitoyens aiment faire référence. Grand résistant, ce prêtre modeste, dont l'action décisive et courageuse dans le Comité de Libération de l'Aude lui a valu la médaille de la Résistance, a poursuivi son engagement temporel dans le champ politique après la guerre, en mettant au service de ses convictions et de sa région sa force de travail et de persuasion à l'Assemblée. Son éloquence de tribun et son profil aquilin demeurèrent célèbres, notamment auprès des élèves du Petit Séminaire Saint François-Xavier, auxquels il aimait rendre visite chaque année, puisqu’il avait été élève puis professeur dans cet établissement.

Il nous expliquait longuement la démocratie, ses exigences et sa noblesse. Il aimait citer souvent cette  phrase de Platon : « L’ordre idéal de l’âme est le fondement de l’ordre idéal de la cité ». Ami de Robert Schumann, européen avant l’heure, il entretenait aussi des relations d’amitié avec Alcide de Gasperi, et Konrad Adenauer. Peu de politiques audois d’aujourd’hui savent qu’il fut le premier à déposer en 1952 un projet de loi pour l’abolition de la peine de mort. Nous l’écoutions avec passion, éblouis par sa pensée claire et précise, son éloquence et sa générosité.

 

C’est à lui qu’on doit la création de la Maison de Convalescence Sainte Gemme de Bram. Il consacra tous ses émoluments et indemnités de parlementaire à financer des écoles, des centres d’apprentissage, et des associations d’entraide, notamment celle en faveur des gitans. Tolérant et ouvert, il noua des liens d’amitiés avec M. Guille, député socialiste de l’Aude et ancien ministre, et avec M. Roquefort, le député communiste. Il fit partie également du brain-trust de M. Mendès-France, qui l’écoutait et appréciait ses conseils. Enfin ce fut l’abbé Gau que choisit le Comte de Paris pour célébrer la messe d’Action de Grâces quand il fut autorisé à rentrer en France, après l'abrogation de la loi d'exil.

Enfin le baccalauréat en juin 1948.
La première partie du bac constituait à cette époque un diplôme important : il clôturait les études de la classe de rhétorique, comme on la désignait encore depuis le Moyen-Âge, et dont le contenu n’avait guère changé, avec la forte prédominance de lettres classiques français-latin-grec. Quelques matières annexes s’y étaient ajoutées au cours des ans, comme les mathématiques et les sciences, l’histoire et la géographie, et une langue étrangère. À Castel, seul l’espagnol était enseigné, notre culture occitane nous y préparait déjà depuis l’enfance. Ainsi je n’ai jamais fait d’anglais, j’en ai appris plus tard quelques rudiments en autodi-dacte plus ou moins appliqué, surtout quand j’eus deux petits enfants britanniques; mais ils parlaient mieux le français que moi l’anglais…

 

L’examen écrit se déroula à Carcassonne, dans les locaux du Lycée : deux longues journées comportant essentiellement une rédaction, une explication littéraire de haut niveau, une version grecque et une latine. Je fus admis à me présenter à l’oral, qui avait lieu encore au siège de l’Académie à Montpellier.

 

Après un voyage éprouvant en train – les wagons de l’après guerre étaient aussi déglingués que les voies ferrées -, je m’installai dans un charmant petit hôtel, à proximité du quartier des facultés. Je sympathisai aussitôt avec le propriétaire, qui vit immédiatement mes faibles ressources et qui me loua pour un prix dérisoire la minuscule chambre sous les toits. C’était un vieux professeur de lettres classiques, protestant chaleureux et cultivé, qui devina aussitôt que je sortais d’un petit séminaire. Ravi de parler avec moi des études de grec et de latin, il évoqua son amour des belles lettres et sa dévotion envers les grands classiques de l’Antiquité. Il était lié d’amitié avec René Nelly, le grand spécialiste carcassonnais du catharisme, que je ne connaissais pas à cette époque, mais que j’eus la chance de rencontrer l’année suivante. C’est là que je constatai – il me l’expliqua lon-guement - que la théologie protestante rejetait également, comme les catholiques et les orthodoxes, la dualité divine du bien et du mal que prônaient les cathares. Il correspondait aussi régulièrement avec Joë Bousquet, le poète paralytique du Carcassès, auquel il  adressait parfois quelques textes que ce dernier publiait dans ses Cahiers du Sud.

Je me couchai tôt, bien sûr le ventre vide, car je n’avais pas les moyens de me payer le restaurant. Je me réveillai à 5 heures du matin, subitement conscient que je n’avais pas du tout étudié l’histoire, qui figurait au programme de l’oral. Mû par une subite et mystérieuse inspiration, je me plongeai dans le manuel d’histoire, au chapitre de la Révolution de l’Amérique du Sud, avec ses héros célèbres, Simon Bolivar, Sucre, Miranda …, sur lequel j’avais fait l’impasse.

 

Je me souviens parfaitement de cette journée consacré à l’oral du bac : le matin, interrogations sur les matières classiques, français, latin et grec, et les autres matières dans l’après-midi. On me raconta plus tard que les examinateurs désignés pour ces matières, sachant aussitôt par le carnet scolaire l’origine des étudiants, aimaient pousser les questions bien au delà du programme, et étaient favorablement impressionnés par ces jeunes remarquablement formés .. Et ils leur attribuaient les meilleures notes. Je me plais à rendre hommage ici à leur intégrité intellectuelle, qui savait surpasser tout sectarisme.

 

Un autre souvenir piquant fut l’oral de français sur l’amour chez Ronsard, que me posa une charmante examinatrice, très jolie et très jeune, avec un sourire qui laissait paraître quelques intentions gentiment taquines. Ma foi, moi qui n’avais ja-mais touché ni à fortiori embrassé une jeune fille, et qui ne les fréquentais que de très loin, - car au Petit Séminaire, dans l’éducation puritaine qu’on nous donnait, on les évitait soigneusement  - je lui débitai une tirade très livresque certes, mais enflammée, en lui récitant le célèbre sonnet sur l’amour éternel au-delà de la beauté fugace de la rose éclose ce matin, mais qui eut l’heur de lui plaire, puisqu’elle m’attribua un 18, aussi plaisant qu’inattendu . Toutefois je n’eus pas le culot d’insister sur le premier quatrain : « Mignone allons voir si la rose … »  Comment m’aurait-elle noté ? Je vous laisse le soin de l’imaginer, en laissant parler votre tempérament surtout s’il est enclin à  l’optimisme !

 

Mais la divine surprise vint de l’interrogation d’histoire : «  Parlez-moi de la libération de l’Amérique du Sud du joug colonial espagnol ! » Stupéfait mais ravi, je me lançai dans une brillante prestation qui me valut des félicitations et une note canon. Je me suis souvent interrogé sur cette miraculeuse coïncidence : est-ce la raison qui me conduisit trois décennies plus tard à vivre au Vénézuela, le pays du Libertador Simon Bolivar ?

 

En fin de journée, remise du diplôme avec mention et retour vers Carcassonne. Je rencontre à la gare mes condisciples René Limouzy et Marius Bigot, qui attendent avec moi le train pour Carcassonne. Ce train tant espéré arrive enfin passé minuit. Surchargé, poussif, dans la chaleur accablante d’une nuit torride de fin juillet, nous avançons à la vitesse d’un escargot, nous arrêtant sans cesse et dans la totale incertitude de la fin de notre périple. La SNCF avait alors de sérieuses excuses, puisque la guerre et l’occupation avaient quasiment détruit le réseau ferré national. Arrivé enfin dans l’après-midi à Carcassonne, - un trajet de quinze heures que le TGV parcourt aujourd’hui en moins d’une heure - je peux prendre la micheline pour Espéraza et le bus de Rémy pour Rouvenac. A l’arrivée à la maison, l’accueil fut quasiment triomphal : un bachelier dans la famille ! Ça n’était pas arrivé depuis le grand oncle Jean Franc, sous-préfet de Limoux sous Louis-Philippe ! Et la plus fière fut Bonne Maman, qui était analphabète - mais très intelligente et pas bête du tout - et qui mesurait combien ses sacrifices et son abnégation au service de la fa-mille avaient ainsi porté ses fruits. Hélas elle nous quitta un mois après, et sa mort fut l’un des grands chagrins de ma vie.
 

 

Mes hésitations et mon choix.

 

Une fois mon premier bac en poche - comme je l’ai dit précé-demment, il était plus difficile que la seconde partie  – il me faut réfléchir à mon avenir. Que faire ensuite ? Continuer au Petit Séminaire pour la terminale de philosophie, ou bien prendre une autre voie plus laïque.

 

Je me donnai un délai de réflexion ; les deux mois de grandes vacances d’août et de septembre seront sans doute suffisants pour mûrir ma décision. J’en profitais pour aller passer quinze jours à la colonie de Fontcroisette, où l’air pur et le calme pouvaient favoriser ma réflexion. Ce camp d’été était dirigé cette année-là par mon ami l’abbé René Bonhoure, dont l’ouverture d’esprit et l’intelligence du cœur étaient appréciés de tous. J’y rencontrai mes condisciples, avec lesquels nous échangeâmes de fructueuses réflexions sur notre choix d’avenir. Marius Bigot, Jacques Cabanès et Jean-Marie Vastet étaient certains de leur vocation, ils aspiraient à devenir prêtre. C’était leur désir le plus ardent et profondément ancré dans leur cœur. Pour eux, ce choix était naturel, évident ; il coulait de source, et s’imposait à leur volonté. Leur profonde conviction me plongeait dans un abîme de réflexions. Je me rendis compte subitement que leur décision les propulsait dans une autre réalité, qui n’était pas la mienne : ils étaient appelés, et je ne ressentais pas cet appel. Ou bien n’étais-je pas encore assez mûr ? Peut-être fallait-il poursuivre passivement dans cette voie en laissant au temps et au Seigneur le soin de m’apporter la réponse ? Je les comprenais dans leur choix, mais cet appel-là ne me sollicitait pas. Je ressentais plutôt une autre aspiration dans une voie différente. Je fis part de mes hésitations à mon ami René Bonhoure. Son conseil fut judicieux : « Tu dois suivre la voie que ton cœur désire. Ne t’engage pas à la légère, la vocation doit être bien mûrie dans ton âme et dans ton esprit. Va demander son avis à M. Verdeil, il te sera de bon conseil. »

 

Dès mon retour à la maison, je partis une semaine plus tard à Castelnaudary pour rencontrer le supérieur du Petit Séminaire. Je lui exposai scrupuleusement mes interrogations sur ma vocation. Il n’hésita pas une seconde : « Mon cher enfant, ne force pas ton destin. Pour l’instant, je vois que tu ne ressens pas l’appel de Dieu. Faire un choix est prématuré. Ne t’engage pas à la légère. Laisse faire la vie et le Seigneur se manifestera s’il le veut. » Je reconnaissais dans ces paroles du sage et bon M. Verdeil, la noblesse de cette belle âme, qui respecta toujours, avec une paternelle affection et beaucoup d’attention, la liberté des jeunes qu’il formait dans son établissement. Il n’exerça jamais de pression sur quiconque : « La conversion, disait-il, est une énergie intérieure, elle doit venir du tréfonds du cœur, et non de forces extérieures. Convertir par l’épée n’a jamais donné de bons chrétiens. » Il poussait encore plus loin ses convictions dans l’affirmation de la relation intime consubstantielle de la destinée chrétienne et du bonheur : « La vie en Dieu est joie et toute vocation doit être faite de joie ». Il ajoutait parfois: « Les curés tristes sont de tristes curés ! »

 

Cette fin de l’été 1948 fut pénible et cruciale pour moi. J’étais comme un bateau désemparé: je savais bien ce que je ne voulais pas faire, mais je ne savais pas ce que je voulais faire. Je continuais ma réflexion sans trouver la lumière ; j’ai encore horreur d’errer sans cap à suivre. Car il est toujours difficile et effrayant de choisir. D’autant plus que j’avais conscience de ne pas détenir tous les informations pour étayer mon choix. Le souvenir de ces semaines de septembre me laisse encore un sentiment amer d’insatisfaction.

 

Aujourd’hui, à 80 ans passés, je me demande pourquoi j’ai fait tel choix plutôt que tel autre, car la vie se passe à choisir à chaque instant, en vertu du bien inaliénable de l’homme qui est sa liberté, la liberté de choisir les chemins de son avenir. Parfois, je m’interroge : « Et si j’avais pris un chemin différent ? Que se serait-il passé ? » Je sens bien l’inanité de cette interrogation, puisque toutes les voies surgissent multiples et souvent contradictoires. Et c’est folie de vouloir refaire l’histoire !

 

Revenons au 15 septembre 1948 : « Trêve d’introspection », me dis-je alors en cette fin d’été, allons de l’avant ! » Mais que faire ? J’avais toujours eu une prédilection pour les mathématiques. J’aimais ses abstractions, et la logique séduisante de ses démonstrations. J’avais envie de pousser mes études dans cette voie . Je décidai donc d’aller faire terminale Mathématiques au Lycée de Carcassonne. J’en mesurais toutefois les dangers, et l’insuffisance notoire de ma formation dans ce domaine. Mais c’était un challenge, comme on dit de nos jours ! Alors, pourquoi pas ! Je me présentai au Proviseur, auquel j’exposais mon projet, et qui me rassura : « Ça va être dur mais vous pouvez y arriver. Je vais en parler à votre professeur M. Falcou qui vous aidera. »

Et au 1er Octobre j’entrai au Lycée.


 


Par francis.bennavail
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Lundi 11 avril 2011 1 11 /04 /Avr /2011 16:51

 

CHAPITRE  2  - 1948 ET 1949,  LES ANNÉES CHARNIÈRES DE MA VIE 

La mort de Bonne Maman. - Au Lycée de Carcassonne. - Le football dans l’équipe du COC. – La grande équipe de l’ASC XIII - Le Cercle d’Études du professeur René Nelli. –  Mon ami Régis Bernard. - Août 1949, le mois décisif de ma vie – Simone et sa passion pour les arts.-
La famille Gibault. - La famille Ribera. - Septembre 1949.



La mort de Bonne Maman.
Je continue alors le récit des riches années 1948 et 1949, qui vont engager ma destinée dans une voie que j’étais loin d’imaginer. Le seize août 1947 je reviens de la colonie de vacances de Fontcroi-sette. A mon arrivée à la maison, je trouve Maman en pleurs : « Bonne Maman a été hospitalisée hier, on l’a opérée d’une péritonite, mais elle est perdue. On va la ramener à la mai-son, tant qu’elle vit encore. » Vers 14 heures une ambulance nous la ramène, elle venait à peine de perdre connaissance. Nous l’installons dans son lit de la grande chambre. Elle ouvre un ins-tant ses yeux et me dit dans un souffle : « Magnac, je vais vous quitter, ne pleurez pas, c’est mon heure ! » Et elle entre alors en agonie. Je reste à son chevet, et je lui parle ; elle est inconsciente, mais je lui parle toujours. Je lui dis combien nous l’aimons et combien elle va nous manquer. Je lui dis qu’elle va être heureuse dans sa nouvelle vie dans le Ciel, et que nous prierons beaucoup pour elle, que nous ne l’oublierons jamais. Elle semblait entendre, beaucoup de médecins affirment que la perte de conscience qui précède la mort n’est qu’apparente, et que le mourant entend et comprend tout. Je suis sûr qu’elle m’entendait, puis elle s’éteignit doucement. Mais je sentis qu’elle m’avait étreint la main au der-nier instant. J’éprouvais un amour immense pour Bonne Maman, c’était la bonté et le dévouement en personne. J’avais toujours eu une relation privilégiée avec ma grand-mère, à tel point qu’elle me comprenait souvent mieux que Maman.
   

Souvenirs très émouvants ! J’assistais soixante ans plus tard à la mort de Simone, mon épouse. Pendant qu’elle agonisait, déjà inconsciente, je lui parlais aussi de la même façon qu’à Bon-ne Maman. Et, très curieusement, je ressentais pendant son agonie la présence de Bonne Maman à nos côtés. Est-ce là la communion des Saints ? Dans notre monde matérialiste, nous avons oublié notre origine et notre essence divines ; nous sommes tellement englués dans la matière, que nous avons oublié l’Esprit, et l’Esprit nous a oubliés… enfin, pas tout à fait, car les saints disent que l’Esprit pousse toujours, comme une graine qui veut germer à tout prix, en dépit de la dureté du terrain d’où elle s’efforce de jaillir. Telle est la force de l’Esprit, vous ne l’empêcherez jamais d’émerger, comme une puissante source qui veut sourdre en dépit de tous les obstacles. Est-ce pour cela que le monde sera sauvé malgré lui ? Peut-être bien, mais il faudra de toute façon la coopé-ration de l’homme, toujours maître de son choix par le don de la liberté.

Au Lycée de Carcassonne.
Stanislas n’avait pas encore de Classe de Mathématiques Élémen-taires. En revanche, le Lycée de Carcassonne jouissait d’une flat-teuse réputation, puisque cette classe de Math Élem venait de recevoir depuis deux ans un remarquable professeur en la person-ne de M. Falcou. Chance et mérite conjugués, ce professeur, à la fin de sa première année, amena un de ses élèves au Premier Prix de Mathématique du Concours général. Alors, tous les Grands Lycées se disputèrent cet enseignant, mais il préféra modestement enseigner toute sa vie à Carcassonne, où il forma durant trente cinq ans une élite de savants et de lauréats des Grandes Écoles.

 

La vie d’internat d’un lycéen de ce temps-là n’était guère différente de ma vie à Castelnaudary  des année précédentes, mais avec plus de liberté, des sorties en ville, des retours dans la famil-le en fin de semaine … cependant assez espacés, car je n’avais pas les moyens de faire face aux dépenses du voyage. Cependant la discipline, sans atteindre les hauts niveaux d’austérité qu’imposait le petit séminaire, exigeait une bonne conduite : le lycée fonctionnait toujours comme au siècle passé. Il comportait dans ces années-là M. le Censeur et M. le Surveillant Général, comme dans les collèges impériaux de jadis. Beaucoup d’élèves en rejetaient la discipline et les règles pourtant plus anodines qu’à Saint-François ; à Castel, ils se seraient enfuis dès le premier jour.

 

Quant à moi, issu d’une culture littéraire, mon niveau était très insuffisant en math. M. Falcou le comprit et m’encouragea en me prodiguant de bons conseils. Mais je ramais lamentablement et travaillais d’arrache pied pour essayer de rattraper le niveau. J’y parvins à peu près à la fin du deuxième trimestre, mais, à quel prix ! Enfin l’examen du bac arrive, des épreuves assez faciles, et pourtant j’échoue lamentablement. Je me disais : «  C’est trop facile,  il y a surement une piège caché »,  que je ne trouvai évi-demment pas. Le cherchant en vain, je remis une copie presque blanche. Mais cette somme de travail me fut très bénéfique par la suite, ce qui me permit d’atteindre le niveau d’une maitrise en mathématiques, et de réussir deux concours assez ardus … Je vous le raconterai plus tard .
Je retrouvai au Lycée René LIMOUZY, mon copain et ami  de Saint-François qui fit aussi son entrée avec moi au Lycée de Carcassonne. Extrêmement brillant dans les ma-tières littéraires, il nous a souvent régalés à Castel de dis-sertations somptueuses au style éblouissant, précis et élé-gant. Doté d’une vive intelligence et d’un humour ravageur au service d’un caractère bien trempé, il était admiré de ses condisciples, mais redouté du censeur M. Chiarelli, et du proviseur M. Vidal, qui ne savaient « comment s’y pren-dre » avec cet élève courageux et intrépide dans ses convictions. Romantique, il ne manquait pas de panache, puisqu’il provoqua un jour en duel le M. le Censeur… Vous imaginez le scandale. Ils l’accablèrent de sanctions, mais ils ne le brisèrent jamais. Je me plais ici à lui rendre hom-mage. Il fit ensuite les classes préparatoires à Montpellier. Quand j’étais aux Oulad Saïd, nous avons correspondu pendant quelques mois, et ses lettres nous apportaient, à ma femme et moi, un peu de réconfort et un petit parfum de France qui nous manquait alors dans ce bled perdu.
   
Le football dans l’équipe du COC.
J’aimais beaucoup le sport et à Castel je m’y donnais à fond. Je continuai dans cette voie à Carcassonne. Mon professeur de Culture Physique du Lycée, M. Sanblanca, que des générations de lycéens ont connu et estimé, me repère, et veut m’embaucher pour l’équipe de rugby du Lycée. Je fais quelques matches très moyens, car je préfère le football où l’on me reconnaît quelques talents. Je me présente donc aux dirigeants du COC, le célèbre Club Olympique Carcassonnais. Âgé d’à peine dix sept ans, je me vois aussitôt propulsé titulaire en équipe première, d’abord en Championnat de l’Aude puis en Ligue du Midi. Mon entraîneur, Léopold Albrech, un ancien international belge, installé à Carcas-sonne depuis la guerre, me fait travailler les placements, et met au point quelques astucieuses tactiques de jeux avec mes amis, no-tamment avec mon grand copain Régis Bernard, dont je parlerai par la suite. Et ça fonctionne bien, quinze victoires d’affilée. No-tre président M. Rivière n’en revenait pas, ni son fils Paul qui était notre capitaine. Le COC, devenant l’une des meilleures équipes du Grand Languedoc, est sollicité pour des matchs ami-caux, et nous allons jouer contre des clubs de CFA, le Champion-nat de France Amateur, ce qui, à cette époque, correspondait à la Ligue 2 d’aujourd’hui.  Je me souviens notamment d’un match de gala à Cette – ce n’était pas encore Sète – contre une sélection de juniors de Reims, où j’eus le plaisir de jouer contre les Penvern, Jonquet, Ujlaki, Vincent et Piantoni. Kopa évoluait encore à An-gers, et Just Fontaine à Nice, tous deux n’avaient pas intégré le grand Reims de cette glorieuse décennie. A notre retour à Carcas-sonne, notre président nous offrit un magnifique gueuleton à l’Hôtel Terminus, malgré les restrictions qui perduraient dans cet après-guerre. En dépit des pénuries qui persistaient, nous eûmes droit aux fameux pieds paqués , le mythique plat de ce presti-gieux restaurant. L’année d’après,  je signai au Club de Mazamet qui était en CFA.
   

Je m’étais fait de solides amitiés dans ce club, notamment les frères Astruc, qui feront l’École de l’Air de Salon, et Camina-de, qui deviendra plus tard notaire à Trèbes. Mais la vie nous a séparés, et nous nous sommes perdus de vue. En revanche, je re-trouvai Paul Rivière, trente ans après, à Pau ; c’est par lui que j’ai acheté mon premier ordinateur pour mon entreprise en 1969, un monstre pour l’époque, 50 Ko (!), d’un volume de 3 mètres cubes, et d’un coût de 69 millions d’anciens francs ! C’était le nec plus ultra de l’informatique moderne dans ces années-là !!! On peut ainsi mesurer les pas de géants accomplis en technologie et en informatique. Par lui, j’appris que son père, le président du COC, s’intéressait à ma carrière, et qu’il demandait souvent de mes nouvelles. C’était un brave homme et un excellent dirigeant de club, bon psychologue, attentif aux joueurs, et soucieux de la san-té physique et morale de ses joueurs.
   

Je revis Régis Bernard quarante ans après. Dans les an-nées 1990, j’apprends qu’il est devenu directeur de la mine de Salsigne. Je lui téléphone et il m’invite à venir le voir. Nous nous retrouvons avec émotion. Il a fait Alès, puis il est entré à la Com-pagnie de Salsigne, où il a progressé jusqu’à ce poste de direc-tion. Je comptais lui demander de belles pyrites de cuivre, qu’on trouvait en abondance dans les gisement exploités de mon temps ;  « Il n’y en a plus, me répond-il, car maintenant nous exploitons la découverte (c’est-à-dire  la mine à ciel ouvert). Mais je vais te donner des sulfures et d’autres minerais, à bonne teneur en or. Tu pourras les tailler et en faire des presse-papiers. » Me voilà de retour chez moi avec une cinquantaine de kilos de minerai dans le coffre de ma DS. Je les dépose le lende-main auprès de la porte du garage, me disant que je les rangerai plus tard en lieu sûr. Voilà qu’à midi, de retour à la maison, je ne vois plus mes pierres, elles ont disparu. « Diantre, me dis-je, quelqu’un se serait-il déjà intéressé à mon minerai d’or ? » J’en parle à Simone, qui me dit en riant :  « Non, c’est moi, ces cail-loux me plaisent bien, ils sont beaux et j’en ai fait une rocaille. » Cette rocaille est toujours en place, et y restera probablement longtemps. Voilà pourquoi, dans un siècle ou deux, si quelqu’un s’étonne de trouver des minerais insolites dans le sable des Lan-des, et s’avise de les faire analyser, il tombera de stupéfaction en constatant une teneur d’or de plus de soixante grammes à la ton-ne. Je le vois se précipiter alors à la Préfecture pour déclarer ce gisement dans son jardin ! Et avec ma femme, nous rions de bon cœur de cette facétie que nous venons de faire à la postérité.

La grande équipe de l’ASC XIII
Nous avions au Lycée deux professeurs mythiques d’éducation physique qui ont formé des générations de lycéens : M. Sanblanca était un passionné enthousiaste d’ovalie, dont on parle encore, trente ans après sa mort, dans les villages des Corbières et du Mi-nervois qui furent de tout temps des pépinières d’internationaux. Pendant toute sa carrière, il a mené au succès le lycée dans le re-nommé championnat d’académie de rugby à quinze et à treize. Et M. Molinier, l’autre prof, était en même temps un réputé trois-quart centre en activité à l’ASC. Inutile de vous préciser que le rugby était leur religion à tous les deux. Nos grands adversaires, que nous retrouvions toujours en finale, étaient l’École Normale d’Instituteurs de Carcassonne, dont le capitaine Lucien Mias ga-gna ensuite le Grand Chlem du Tournoi des Cinq Nations, et le Lycée de Perpignan, animé par Roucayrolles un autre futur grand international.
   

Notre équipe en 1949 comportait des célébrités, dont cer-tains évoluaient déjà en équipe première des canaris (dénomina-tion familière des joueurs de l’ASC). C’était le cas notamment de l’ami Louis Cadène, aujourd’hui pharmacien à Espéraza, Vidal grand reporter à l’Équipe, et bien d’autres.
   

L'équipe des lycéens servait de partenaire à l’ASC pour les entraînements de l’équipe première, tous les jeudis après midi, sous la direction du grand Félix Bergèse. Ainsi, nous jouions côte à côte avec l’équipe de France, puisque tous les joueurs de l’ASC étaient internationaux : Maso, le père de Jo Ma-so, l’actuel manager du XV de France, Cantoni (le père du véloce et insaisissable international de Béziers), Lolo Mazon le héros du Maquis de Picaussel avec son compère de la Résistance Henri Moutou, pharmacien à Carcassonne, Jean Poch, Edouard Ponci-net, un pilier et lanceur de poids qui courrait le 100 mètres en 11 secondes, Trescazes, Germain Calbette, Llari, Py, Carrère, Louis Cadène le talonneur, etc … , sans oublier l’immense Puig Aubert, dit Pipette pour la postérité, gloire immortelle du Jeu à 13. Ce joueur gâté par les dieux, fut, j’en suis certain, le plus grand arriè-re de tous les temps. Pas très grand, cette boule de muscles était capable de contre-pieds fulgurants, et de passer couramment des drops de plus de soixante mètres. Mais c’était, hélas, un bon vi-vant, aimant à l’excès le Ricard et la fête, ainsi que les gauloises, qui ne le quittaient jamais,  même quand il entrait sur le stade, la cigarette au bec, avant chaque match.  Cette force de la nature fit la fortune de Carcassonne, qui fut champion de France pendant plus de dix ans. Ni l’alcool, ni la fumée ne diminuaient ses per-formances. Héros d’une tournée en Australie, il séduisit tant les dirigeants australiens, qu’ils lui proposèrent un contrat fabuleux. Il signa, s’en repentit vite, et rentra en France un mois après, puisqu’il ne trouvait dans le pays des kangourous ni Ricard ni Gauloises ! C’était un phénomène à qui l’on pardonnait tout, puisqu’il nous donnait un immense plaisir ! Et Carcassonne continuait de gagner, mais gagnait du terrain aussi une cirrhose carabinée, qui allait bientôt miner sa santé !
   

Après l’entraînement, nous devions regagner notre lycée pour le repas de huit heures. Auparavant toutefois, nous avions droit à une orangeade au café Chez Félix, en compagnie des joueurs de l’ASC : certains respectaient une bonne hygiène de sportif de haut niveau, ne fumaient, ni ne buvaient. Mais ce n’était pas les cas de l’ami Pipette, qui descendait les Ricard à la file. Immanquablement, car il n’avait rien mangé hormis quelques rares cacahouètes, l’effet se ne se faisait pas attendre. Pipette se montrait incapable de regagner son domicile, et j’entends encore Félix nous demander : « Bon les jeunes, ramenez chez lui aquel borrachon  ! », car Pipette n’habitait pas loin du lycée. Nous le ramenions à sa femme qui nous ouvrait la porte, et nous disait en soupirant : « Je vais lui faire boire du café salé, ça le remettra d’aplomb. » Pauvre femme qui le supporta avec patience sans jamais se plaindre !  Mais le lendemain notre Pipette se levait gaillard et frais comme un gardon ! Force de la nature, vous ai-je dit !
   

Par la suite, je ne manquais jamais d’aller saluer Félix Bergèse, quand je passais par Carcassonne. Félix, joueur, puis entraîneur et enfin dirigeant emblématique de l’ASC, fut la gran-de vedette de ces années de gloire du grand club carcassonnais. A mes premières vacances, venant du Maroc, je vins lui dire un petit bonjour. Il m’accueillit avec amitié comme toujours. Je lui an-nonçai une mauvaise nouvelle, la mort de son copain le pilier Picassou, son ancien coéquipier de l’Aviron bayonnais, qui, en dépit de ses 44 ans, jouait toujours dans son équipe du Rugby Club de Rabat au Maroc. Picassou, que j’ai bien connu, mourut sur le stade, en entrant en mêlée, foudroyé par une rupture du rachis. « C’est une belle mort, me répondit Félix. Il est mort en jouant au rugby, en faisant ce qu’il aimait  ! »
   

Je le revis pour la dernière fois en 1959. Mon frère Raymond venait d’être nommé au Génie Rural de Carcassonne. Je l’apprends à Félix qui me dit : « Dis-lui de passer me voir, il y a une place pour lui à l’ASC. » Il se souvenait des bons matchs que mon frère avait fait dans l’équipe d’Espéraza, mais Raymond avait raccroché ses crampons …

Le Cercle d’Études du professeur René Nelli.
En classe de Math Élem nous n’avions aucune matière littéraire, et notre charge de travail était lourde en math et en sciences. Le prof de philo assurait de bons cours que j’appréciais, mais tous les autres élèves y étaient assez imperméables. Le programme de philo était succinct, mais comportait de la morale, de la psycholo-gie, et un peu de métaphysique. Lors d’un de ces cours, j’engageai une controverse avec le prof sur le catharisme. Voyant l’intérêt que je manifestai, il me présenta à son collègue René Nelli, poète et professeur de lettres réputé, spécialiste de l’histoire cathare. J’entrai dans son Cercle d’Amis des Lettres. Fin lettré, doté d’une brillante culture et d’une grande ouverture d’esprit, René Nelli animait des soirées culturelles de grande qualité, dont les développements débouchaient toujours sur l’homme et sa des-tinée. Je ne partageais pas toujours ses opinions sur la théologie cathare, mais je reconnaissais l’idéalisme et la sainteté de la vie des bons hommes. Je pense souvent à ces moments heureux de discussions fécondes et souvent animées. Aujourd’hui encore, je me pose la même question qui me tarabuste l’esprit : que serait devenu l’Occitanie si elle n’avait pas été anéantie dans le sang et le feu ? Et la brillante civilisation du sud, détruite en même temps, aurait-elle influencé différemment nos temps modernes, et la destinée de nos peuples d’occident  ?
   

Il nous présenta à Joë Bousquet, le délicat poète du Car-cassès, grand blessé de guerre et paralytique, qui voyait défiler dans sa maison de la rue de Verdun, les grands noms des lettres de l’époque, Jean Paulhan, Paul Eluard, André Breton, … et mê-me Abel Gance. Venait parfois nous rendre visite Gaston Bon-heur, dont j’ai conservé les meilleures œuvres, et notamment « Le soleil oblique », roman d’un parcours initiatique qui nous a enchantés.

Mon ami Régis Bernard.
Régis était en classe de Math Élem avec moi. Bon élève, c’était aussi un remarquable joueur de foot, il jouait au poste d’inter, ce qu’on appelle de nos jours demi offensif.  Il avait un an de plus que moi, et nous avons sympathisé aussitôt. Notre entraî-neur perçut aussitôt le profit qu’il pouvait tirer de la complémen-tarité de ces deux gaillards, qui avaient de la vista et le sens du placement. Notre technique était simple : il me lançait dans le trou de la défense adverse, et avec ma point de vitesse, je semais les défenseurs et je marquais. Nous en avons ainsi beaucoup mar-qué des buts ! Et souvent avec des scores importants, comme lors de notre match contre la grosse équipe des tangos de Castel des années 1949.
Et on se marrait bien ! Dans le bus, avant le match, on se demandait : « Alors, combien on leur en met aujourd’hui ? » Nul-le morgue dans ces propos, mais le défi du challenge !  Notre pré-sident était très fier de nous, et nous avions alors droit à une dou-ble orangeade à la réception qui suivait au Café des Colonies sur les Allées de Carcassonne. Sinon, l’usage c’était une seule oran-geade, car les finances du club étaient maigres ! Ces réceptions après match me sont d’agréables souvenirs que je me remémore avec émotion. Dans des cafés de village enfumés où les deux équipes se congratulaient très sportivement après le match, nous étions la cible de quelques jeunes filles un peu délurées - mais sans trop, car la révolution sexuelle était alors impensable - qui voulaient féliciter les héros du jour. Moi, qui ne connaissais rien à la psychologie féminine - car le séminaire ne s’avère pas la meil-leure école dans ce domaine - je pouvais découvrir, dans ma blan-che innocence, tous les ruses et les roueries du beau sexe. Mais que de bons moments ! Tout restait cependant très convenable, car l’époque ne tolérait pas de débordements, même si parfois leur baiser qui se disait innocent, glissait subrepticement de la joue sur les bords des lèvres, et le regard que la belle me jetait après coup était éloquent de promesses cachées. Hélas, le chauf-feur du car nous attendait. Il fallait s’en aller, en laissant nos bel-les, déçues mais prêtes à recommencer le dimanche suivant avec d’autres héros du jour. Inconstance des jeunes filles en fleur, combien en as-tu brisé de cœurs ! Mais, justice immanente, moi aussi, je les avais oubliées !

 

A la fin de l’année scolaire, Régis me demande : «  Que comptes-tu faire ? Moi, je passe le concours d’entrée à l’École des Mines d’Alès. » Quant à moi qui n’avais aucune idée de mon avenir, et qui venais de rater mon bac - voir plus haut – je n’en savais fichtrement rien, et je m’entends encore lui répondre : « Va donc pour Alès, nous pourrons ainsi jouer au foot » dans cette ville qui brillait alors en Première Division.

 

Rassurez-vous, le concours n’était pas aussi difficile que de nos jours, mais le niveau exigeait – mal très hexagonal – un excellent niveau en math, avec des matières telles que le calcul différentiel et intégral, qui ne figurait pas sur notre programme de terminale . Je travaillais quelques jours à le préparer. Et voilà que, contre toute attente je suis reçu, et Régis, collé ! Il le repasse-ra avec succès l’année suivante.

 

Régis ne fut pas épargné par le malheur. La fin de sa vie fut douloureuse : après avoir perdu son épouse dans des circons-tances dramatiques, - elle fut tuée, happée par un train -, il fut emporté par le mal du siècle, alors qu’il venait à peine de prendre sa retraite.

Août 1949, le mois décisif de ma vie.
Ce fut le mois décisif de ma vie, à plusieurs titres, comme vous allez voir ...  La canicule de l’été n’en finissait pas de rôtir tout le Sud de la France. Un soleil de plomb grillait les plaines du Lau-ragais et les coteaux du Razès. Partout la chaleur d’août battait les records de juillet. Les chênes des garigues, privés de pluie depuis plusieurs mois, dépérissaient, et avaient déjà revêtu la parure rousse de l’automne : toute la nature souffrait. Seuls les grands platanes de la place de Rouvenac gardaient encore leurs belles ramures vertes, préservés de la soif par la nappe sous la rivière.
   

La nuée de feu tomba alors sur l’Aquitaine, au propre comme au figuré : à partir du 19 août la forêt landaise se met à feu sur des milliers d’hectares, et cet incendie monstrueux s’étend des Landes Girondines jusqu’au cœur de la Haute Lande, en lan-çant également des pointes de feu jusqu’au Gabardan. Ce sinistre avait déjà tué de nombreuses victimes, mais le drame culmine le 20 août avec la mort de 82 personnes, pompiers, volontaires, et 23 militaires appelés en renfort qui périssent entre deux contre-feux dans la région du Barp et de Cestas. Bordeaux subit une pluie de cendres, et les fumées de ce gigantesque incendie atteignent Agen et Toulouse. A Rouvenac, comme dans toute la Haute Vallée, on pouvait sentir l’odeur de fumée et de bois brulé que le cers, le vent d’ouest, nous apporta toute la semaine. Je me souviens que ce désastre alimentait nos conversations ;  j’ai le souvenir précis d’un entretien avec mon père qui déplorait cette dévastation d’une région entière. Mais une intuition vivace et persistante me disait que de ce désastre pouvait surgir un renouveau … Comment au-rai-je pu imaginer que j’allais être dix ans après le témoin et l’un des acteurs de cette renaissance ? En effet, c’est en juillet 1959 que je débarquai pour la première fois dans les Landes. Mais, sans les incendies, je n’y serais sans doute jamais venu. La suite, je vous la raconterai prochainement...
   

Dans cet été caniculaire, Rouvenac s’apprêtait pour sa fête traditionnelle de la Saint Barthelemy. Le village, écrasé par ces températures tropicales, manquait d’eau, car la source de la Foutmouro  s’était terriblement appauvrie, et le maire avait dé-crété la fermeture des fontaines de 9 h à 18 h. L’on pouvait ainsi voir autour des points d’eau publics un groupe de personnes qui attendaient leur tour pour remplir seaux et bidons, en majorité des femmes ; beaucoup d’adolescents aussi, jeunes gens et jeunes filles, qui aidaient la famille pour assumer cette corvée de l’eau. C’était là l’occasion de se retrouver, et les amoureux profitaient de cette aubaine pour échanger à la dérobée quelques gentilles paroles. Quant à moi, j’avais une double corvée, rapporter deux ou trois grands seaux de quinze litres pour les besoins de la mai-son, et ensuite deux autres pour faire boire le cheval. Ces stations d’attente devant la fontaine permettaient de faire la causette ; la plupart des personnes se connaissaient, car à cette époque-là l’été amenait peu de vacanciers au village.

 

J’étais en train d’attendre mon tour, quand subitement, le choc : à quelques pas, une apparition de rêve, une jeune fille éblouissante de beauté, au maintien réservé, mais qui me regar-dait d’un regard profond, sans audace, mais avec assurance, comme déjà avec amour, comme si deux âmes se rencontraient après s’être longuement cherchées. Son image ne me quittera ja-mais : qu’admirer le plus ? Un corps parfait, harmonieux et très bien fait, la taille mince, une magnifique chevelure auburn, un maintien droit mais sans arrogance, assuré et digne. C’était une jeune fille qui alliait grâce et beauté, très jolie de surcroît, aux traits fins et réguliers ! Nous ne nous connaissions pas, nous ne nous étions jamais vus ni rencontrés, mais nous savons à partir de ce moment fulgurant de grâce, que nos destins sont liés. Quelques mots échangés, elle me dit simplement qu’elle était en vacances chez des amis pour quelques jours. Mais qu’elle était belle ! Et sage ! Et quelle classe ! Ébloui par cette apparition, j’étais muet et elle aussi.  Nous n’échangeâmes pas d’autres mots. Dans notre longue existence, elle me raconta souvent : « Dès cet instant,  j’ai su que ma vie, ce serait toi et toi seul ». Et c’était réciproque ! Ces aveux étaient souvent au cœur de ses confidences au moment où elle vivait ses derniers jours, soixante ans après.
   

Nous nous revoyons le soir même après souper. A cette époque-là, les jeunes gens et jeunes filles avaient coutume de se promener dans le village en bandes joyeuses. Et Simone était là, souriante, légèrement en retrait, et qui me regardait. Que lui ai-je dit ? Je n’en ai gardé aucun souvenir. Et voilà que nous nous promenons tous les deux, timidement rapprochés. Elle me raconte qu’elle vient de perdre sa maman, et qu’elle travaille dans une maison de couture à Amélie les Bains. Titulaire d’un diplôme de professeur de coupe , elle donne des leçons, et dessine des modè-les pour une maison de mode parisienne installé à Amélie depuis la guerre.. Séduits par ses croquis, M. et Mme Violet, le couple de propriétaires, la prennent en amitié, et lui prédisent un bel avenir dans la mode. Sa voie semble toute tracée. Et voilà qu’elle tombe follement amoureuse d’un jeune homme timide, sans situation, et qui ne savait pas du tout parler aux femmes ! Évidemment, il était lui aussi follement amoureux. Notre idylle, chaste mais passion-née, dura quelques jours, au grand mécontentement de mes pa-rents, qui commencèrent à s’y opposer farouchement. Mais nous avions une foi inébranlable dans la destinée de notre vie, que nous allions édifier ensemble… 
   

Elle resta un mois à Rouvenac, puis regagna Palalda-Amélie-les-Bains où elle résidait. Ce fut un déchirement. Pour-tant, tous deux, nous savions que notre amour allait durer toute notre vie. Ce qui fut le cas. Nous en eûmes la certitude à la pre-mière seconde, sûrs de notre engagement, mais sans en connaître le déroulement.
   

Août 1949, vous voyez bien que les deux trames de ma destinée viennent de se tisser !

Simone et sa passion pour les arts.
Très ému à cette évocation, je fais une légère pause pour me re-plonger dans mes souvenirs. « Soixante ans ont passé, me dis-je, et cette rencontre est toujours vivante dans mon souvenir et dans mon cœur. Comme si c’était hier ! »  Et je remercie le Ciel qui a permis notre rencontre, qui nous a réunis. Tous les deux, nous étions purs et intacts à la sortie de l’adolescence, et préservés des blessures de la vie. Durant toute notre existence, nous avons sou-vent revécu ensemble ces moments précieux de grâce, dont le souvenir, bien longtemps après, nous émouvait encore autant.
   

La beauté morale de Simone était à la mesure de sa beauté physique : un cœur immense plein de compassion pour tous les êtres, une intelligence remarquable, et une culture qu’elle ne ces-sa d’enrichir toute sa vie. Passionnée par la littérature, la philoso-phie, et tous les arts, elle inculqua cette passion à nos enfants, ainsi que son goût pour les arts, et le désir incessant de se dépas-ser. Elle pouvait vous parler brillamment, avec le même éclectis-me et le même talent, d’Akénaton comme de Dostoïevski ou de Baudelaire, ou bien encore des manuscrits de la Mer Morte. Sa culture en peinture était prodigieuse. Naturellement très douée en dessin, elle fit son apprentissage en autodidacte, étudiant et re-produisant les grands maîtres de l’histoire de la peinture. Ses car-tons étaient remplis d’esquisses géniales. Elle pouvait vous re-produire en quelques heures un Van Gogh, un Gauguin, comme un Giotto ou un Bruegel l’ancien. Elle développa sur de grandes toiles un style très personnel et fit quelques expositions remar-quées, - j’en ai gardé des coupures de presse élogieuses -, mais elle peignait pour elle-même, par passion, pour satisfaire son amour du beau, sans jamais rechercher quelque gloire ni quelque profit. Elle se passionna à la fin de sa vie pour le symbolisme de l’Égypte antique. Et sa dernière œuvre, très prémonitoire, évoque le passage de l’âme figurée par le petit oiseau Bâ sur la barque d’Anubis vers l’éternité. Voilà, c’était une femme exceptionnelle. J’ai hésité à vous en parler, car vous allez penser que mon amour l’idéalise, et l’ennoblit outre mesure. Non ! Demandez à tous ceux qui l’ont connue, ils ne cessent de lui tresser des couronnes, ni de tarir d’éloges.
   

Mais elle faisait montre aussi de caractère, source de quel-ques frictions qui parfois secouèrent notre vie. Ça durait peu car elle ne savait pas haïr et pardonnait toujours. Elle fut hélas handicapée tout au long de sa vie par une certaine surdité, séquel-le d’une mastoïdite subie à l’âge de quatre ans, et qui s’aggrava au cours des ans. Plusieurs opérations par des professeurs célè-bres n’y purent apporter aucune amélioration. Elle s’y résigna. Elle put toutefois mener une vie normale pendant quasiment toute sa vie, Ce handicap la gênait un peu, sans toutefois lui interdire toute vie sociale. Cependant elle se tenait éloignée des mondani-tés, et des futilités de ce monde. Elle préférait la compagnie des grands auteurs, qu’elle fréquenta assidument toute sa vie. En fin de vie son mal s’aggrava ; elle vécut hélas sa dernière année tota-lement sourde, je ne communiquais alors avec elle que par écrit. Elle supporta son mal avec une patience admirable.

La famille Gibault.
L’histoire familiale de Simone n’était pas banale, traversée par les tragédies des deux guerres. Elle vaut la peine d’être contée. Son père Isidore Siméon Gibault, - il préférait qu’on l’appelât Si-méon- , naît le 9 juin 1867 à Bion (Yonne), au lieu dit La Four-chote. Fils ainé  d’un père ouvrier forestier analphabète, il fait de bonnes études, entre aux Douanes. De taille moyenne, il avait le physique du Nord, blond aux yeux bleus. Intelligent, travailleur et ambitieux, il progresse en grade et finira officier. Il épouse en premières noces Isilda Gérard  , qui lui donne deux fils : Raoul, capitaine à l’âge de vingt ans, tué sur le front en 1915, et Ma-rius , futur inspecteur d’Académie de Lille. Siméon est mobilisé et fait prisonnier. A son retour en 1918, il apprend la mort de son fils ainé, la disparition du second déporté en Prusse et qui ne ren-trera que bien plus tard, et le décès de sa femme morte de déses-poir : son mari prisonnier, son ainé tué et son second disparu, elle se suicide (la pauvre femme s’est pendue). Isidore se retrouve seul.
   

Quelle force de caractère a-t-il du déployer pour se remet-tre à vivre ! En 1925, il épouse Marie Dolorès Marguerite Ribera, née à Cerbère le 9 juillet 1889, et veuve de Jean Guitard , mort en 1919 des suites de la guerre (il a été gazé à Verdun).  Siméon a 58 ans et Marie, sa femme, 36 ans. Ils habitent Wattrelos où il prend sa retraite en 1925, pour s’installer aussitôt dans le Var, à Bormes les-Mimosas. Simone naît en 1927 dans leur appartement des Hauts-de-Bormes, puis ils vont s’installer dans une belle mai-son  qu’ils viennent d’acheter sur la route du Lavandou. Isidore avait gagné un peu d’argent à la Bourse, mais perd presque tout dans les emprunts russes.
   

Le 2 septembre 1939, ils sont en vacances à Rivesaltes chez sa tante Louise Augé, quand la radio annonce la déclaration de guerre. En entendant la nouvelle, son père meurt brutalement, terrassé par une crise cardiaque. Simone gardera toute sa vie une vénération admirative pour son père, trop tôt disparu dans sa jeu-ne vie, elle allait sur ses treize ans. Doué d’une autorité naturelle et d’un caractère indépendant, libre penseur, il eut un enterrement laïque selon ses propres souhaits. Mais il faisait preuve aussi de tolérance et respectait les convictions des autres, puisque Isilda comme Marie étaient croyantes et pratiquantes.
   

Et voilà Marie à nouveau veuve, et bénéficiant d’une mai-gre pension de réversion. Simone et sa mère vont alors s’installer dans le village de Palalda, aujourd’hui fusionné avec Amélie-les-Bains, dans une maison en location. C’est là que Simone va vivre les dures années de l’occupation. Hélas, Marie Gibault, éprouvée par les privations  et souffrant  d’une angine de poitrine, meurt subitement pendant la nuit en mars 1949 ; elle avait 54 ans. Si-mone la découvre au matin morte dans son lit. Quel choc ! Elle se retrouve seule, sans un sou, et se met courageusement au travail dans l’atelier de mode Violet d’Amélie.
   

M. et Mme Florien, qui la connaissent bien, l’invitent à venir passer quelques jours à Rouvenac. C’est là que nous nous rencontrons, et nous ne nous quitterons plus pendant soixante ans.
   
La famille Ribera.
L’histoire de sa famille maternelle n’est pas ordinaire non plus. Son grand père José Pedro Ribéra (Don José pour tous) est né à Gérone dans une grande famille fortunée et apparentée à la no-blesse locale. A chaque génération, la famille compte des person-nages importants, qui servent la couronne : un oncle ambassadeur d’Espagne, plusieurs autres officiers généraux, des consuls, quel-ques évêques, des gouverneurs de province, etc. La famille res-pecte les traditions, droit d’aînesse en vigueur, mariages convenus avec de riches héritières, - bien dotées comme il va de soi -, et l’École Royale Militaire de l’Alcazar pour les cadets.  Dans la famille, l’éducation est stricte et sévère. José est l’ainé de trois sœurs, toute la fortune lui revient donc. Et voilà que l’héritier, romantique et poète, rejette la tyrannie de ce destin tout tracé, et tombe follement amoureux  d’une jeune fille très jolie, Margarita Maria Homs, grande blonde belle et élancée, fille de prospères commerçants. Sérieuse, intelligente et cultivée, elle avait reçu une excellente éducation pour une jeune espagnole des années 1870. Malheureusement la famille Ribera n’accepte pas cette mésallian-ce. Les deux amoureux se sauvent en France, et José épouse Ma-ria à Cerbère. C’est intolérable : un Ribera épousant une fille de commerçants ! Honte et scandale dans la famille. Sa mère, la douairière de la famille, qui dirige toute la maisonnée d’une main de fer, le convoque, et l’injonction est sans appel :
— « Toi, mais toi seul, tu peux venir dans notre demeure, où tu trouveras toujours le vivre et le couvert. Mais tu n’auras pas une peseta. Toute la fortune ira à tes sœurs ! »

 

Elle restera inflexible toute sa vie. Inutile d’envisager le divorce, impensable à cette époque en Espagne ; mais José n’y tenait pas non plus, car il aimait sa Maria ! Maria met au monde une petite fille, leur aînée, qu’on va baptiser Marie Dolorès Marguerite, ce sera la mère de Simone, puis arrivent en ordre serré Jean , et deux autres filles, Marguerite  et Louise . Don José venait de temps en temps visiter Maria à Cerbère, le temps de lui faire un enfant, puis repartait, tout guilleret et l’âme légère, dans sa famil-le de Gérone, et continuait à vivre grassement une vie indolente et oisive. Insouciant, il ne travailla jamais, et ce fut Maria qui éleva seule la petite famille, s’échinant à tous les travaux qu’elle pou-vait trouver, notamment le transvasement des primeurs à la gare frontière  de marchandises : travail harassant et mal payé, géné-ralement réservé aux femmes, mais qui lui permettait de rapporter à la maison, les fruits et les légumes de rebut, refusés par le tran-sitaire. Don José  ne lui donna jamais le moindre réal.
— « Était-il inconscient ou fainéant ? demandais-je un jour à son petit-fils Jean Ribera de Perpignan ?»
— « Les deux, me répondit-il, et à un degré qui dépasse l’imagination ! »
Il n’avait jamais travaillé, le travail était un concept qui lui échap-pait totalement. Mais il était resté très amoureux de la belle jeune femme, qui l’aima aussi passionnément toute sa vie, et qui, bien que fatiguée et vieillie prématurément, avait conservé sa grande beauté.
    L’une des sœurs de Don José, restée vieille fille et très pieuse, se prit de compassion pour les enfants, et proposa d’adopter l’ainée, la plus jolie des filles, Marie Dolorés, la mère de Simone. Tout le monde fut d’accord. La petite avait une dizai-ne d’années. Elle resta six mois chez la généreuse et richissime tante de Gérone, puis, incapable de supporter la rigueur de cette éducation puritaine et se languissant de la séparation, elle voulut retourner dans sa famille de Cerbère. Elle le regretta plus tard car son destin en eut été totalement changé.  Simone m’en parlait souvent :
— «  Et si elle était restée, que se serait-il passé ? »
— «  Tu ne serais peut être pas née, lui dis-je, car la problémati-que  aurait été différente ! »
Marie reçut, grâce à sa mère, une éducation de jeune fille bien élevée chez les bonnes sœurs qui lui apprirent tous les arts de la maison. Elle avait beaucoup de talent dans ce domaine, et c’était une cuisinière hors pair. On disait qu’elle avait été une beauté dans sa jeunesse, ayant hérité par son sang espagnol d’une belle chevelure noire et d’un teint de lait. Elle avait le goût des belles toilettes , - elle sera toujours élégamment vêtue -, et la passion des fleurs qu’elle cultivait avec succès dans leur jardin de Bor-mes-les-Mimosas.
   

La grand mère avait bien élevé ses quatre enfants, au prix d’énormes privations. Elle disparut assez jeune. Je ne pus recueil-lir davantage d’informations sur le destin de Don José. Je suppose qu’il mourut comme il avait vécu, douillettement dans son lit de Gérone. Quant à la terrible douairière, elle refusa toute sa vie de voir ses petits-enfants, et quitta ce monde sans les avoir connus. Orgueil stupide, cœur de pierre ou bêtise crasse et méchante, vous avez le choix du diagnostic !

 

Septembre 1949. Après ses vacances à Rouvenac, Simone, revenue à Palal-da, se remet courageusement au travail dans l’atelier de couture d’Amélie-les-Bains. Nous correspondons beaucoup. Cet éloigne-ment est cruel, elle me manque, et moi aussi je lui manque. Mais nous prenons patience, l’avenir nous réunira à nouveau, nous en sommes sûrs.
   

Pour ma part, j’ai pris ma décision, ce sera l’école des Mines d’Alès. Après on verra.
 

 CHAPITRE 3  — À LA MINE DE SALSIGNE



Mon arrivée à la mine de Salsigne. - Le travail dans la mine. - Les mineurs. - La mort de mon copain Alfred Koch. – L’or de Salsigne. - La foreuse de Wla-dimir. -  Tristes perspectives.
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Mon arrivée à la mine de Salsigne.
Nous voilà fin septembre 1949. Papa me prend à part et me dit : «  Pourquoi ne pas redoubler au Lycée de Carcassonne ? Tu ne vas tout de même pas aller travailler dans les mines ? » Pour lui, l’École des Mines, c’était le travail dans la mine ! Il n’avait pas tort comme vous allez vous en rendre compte. Quant à moi, je ne voulais plus être à la charge de mes parents, qui avaient consenti de lourds sacrifices jusqu’à maintenant ; pas question de leur im-poser encore des frais de scolarité. Redoubler pour entrer ensuite en fac, impossible ; nous retombions à nouveau sur les coûts à assumer de la vie à l’université que je voulais éviter à ma famille.

 

Je me pointe à Alès, et voilà que le directeur, après un ac-cueil chaleureux et un rapide coup d’œil sur mon dossier, se met à froncer ses sourcils. Je commençais à m’inquiéter, et vous allez voir que cette inquiétude était fondée :
— « Mais vous n’avez pas fait votre stage préliminaire qui exige trois cents journées de travail de fond dans une mine ! Je ne pourrai vous admettre que l’an prochain, quand vous m’aurez apporté le certificat de stage exigé par notre règlement ».
Voyant ma mine déconfite, il ajouta :
— « Courage, mon garçon, un an c’est vite passé, mais ce stage est indispensable pour vous aguerrir ! Vous avez 18 ans, vous êtes jeune, et vous pouvez patienter un an de plus !"

 

Et me voilà de retour à Rouvenac. Que faire ? J’en parle à Régis Bernard, qui me dit : « Eh bien, c’est simple, fais-le ce sta-ge ! Moi je vais le faire aussi aux Mines de Salsigne. » Je fais ma demande et me voilà reçu par le Directeur Général, M. Lyonnet, qui m’examine longuement, puis me répond :
— « C’est bon, je vous accepte, vous me paraissez sérieux et as-sez costaud pour assurer les travaux parfois pénibles qu’on va vous demander. Vous commencez lundi prochain. »
J’annonce cette bonne nouvelle à la famille, mais maman se met à pleurer :
— « Pauvre petit, qu’est-ce que tu  vas faire dans cette mine ? » et Papa, interloqué, ajoute:
— « Puisque tu t’es découvert une vocation de mineur, vas-y, sache cependant que la maison te sera toujours ouverte. »
Bien plus tard, quand nous reparlions de cet épisode, Papa me fit cette confidence :
— « Je t’ai toujours fait confiance ! Je connaissais tes scrupules de ne plus être à notre charge ; mais nous aurions quand même assuré ! »

 

J’arrive le dimanche soir à Salsigne : où dormir ? René, le frère de Louis Balès, le mari de ma cousine, me  dit :  « Prends le deuxième lit que j’ai dans ma chambre à la pension Vila ; ça te dépannera pour le moment. » Deux jours après j’obtins une mi-nuscule chambre dans la cantine des mineurs de Villanière, qui faisait aussi restaurant.

Le travail dans la mine.
Lundi matin, je me présente à l’embauche à 4 heures du matin. On m’attribue les équipements classiques et quasi mythiques du mineur de fond, le casque et la lampe à carbure. Le travail était organisé en trois  postes de 8 heures, le matin de 4h30 à 12h30, l’après-midi de 12h30 à 20h30, la nuit de 20h30 h à 4h30. Le poste de nuit était surtout employé aux travaux d’entretien et de maintenance, et les deux autres à la production, c’est-à-dire à l’extraction. J’ai toujours travaillé au poste du matin. Je partais de la cantine vers 3 h 30, et après trois bons kilomètres à pied, j’arrivais sur le carreau, et le monte-charge nous descendait par groupes de seize à vingt, au niveau où nous étions affectés. Com-bien de fois ai-je parcouru ce trajet dans la neige et le gel de la Montagne Noire, dont les hivers sont glacés !
 

J’avais dix-huit ans et demi, et j’étais stagiaire. Je devais donc passer par tous les postes de travail. On commença par m’affecter à la tâche de remblayeur, qui consistait à remplir des wagonnets sous une cheminée de remblais qui venaient de la sur-face, puis le pousser à la main quelques dizaines de mètres plus loin et le vider dans une autre cheminée qui descendait au niveau inférieur. J’étais seul, éloigné de plusieurs centaines de mètres des autres postes de travail. Seul le contremaître passait une ou deux fois durant les huit heures de travail journalier.

 

La mine de Salsigne comportait alors dix niveaux de tra-vail, le dixième se situant à quelques six ou sept cents mètres sous terre. Au centre de chaque niveau se situait le cœur névralgique, le poste central avec les cabines du monte-charge. Tout autour se déployait un entrelacs de galeries, et de chambres d’abattage du minerai, ainsi que les activités de services, comme les écuries des mules, les stocks de poteaux et de bois d’œuvre, un atelier avec les rechanges de rails et autres accessoires. Le principe de toute mine est le même, il consiste à abattre une tranche de roches (le minerai), puis à l’évacuer par des galeries jusqu’au monte-charge qui l’expédie à la surface. Les chambres d’abattage sont comme des grottes souterraines, creusées par l’extraction des minerais, qu’il faut ensuite remblayer pour remplacer le minerai évacué par des remblais tout-venant, qui viennent de la surface. C’était le travail des remblayeurs, ce que je fis pendant deux mois.

 

Cette tâche, répétitive et solitaire au fond d’une galerie ne comporte aucun agrément. Après une semaine de cafard, - je me disais amèrement que mes brillantes études de grec m’étaient très utiles pour emplir, pousser et vider des wagonnets (!) - je repris courage, et me mis sérieusement à l’ouvrage : j’abattais une somme considérable de travail, le double de wagonnets, paraît-il, de la norme habituelle, mais je n’en savais rien. Le chef porion s’en rendit compte, et s’en étonna ; il vint m’observer longue-ment, et remarqua le fermoir-guillotine que j’avais fait installer par Louis Balès, le mari de ma cousine Marthe, qui était chef d’équipe boiseur . Louis comprit vite l’utilité de ce dispositif astucieux qui régulait la chute des remblais dans la trappe de rem-plissage. « C’est pas bête, me dit-il. Je te le fabrique et je te l’installe sur le champ. » Ce qui fut fait aussitôt. Ce vantail à glis-sière avec contrepoids  me faisait gagner beaucoup de temps, et surtout il m’évitait les débordements, qui tombaient souvent hors du wagonnet, ce qui exigeait ensuite une bonne heure de travail à la pelle pour les recharger et les évacuer. J’y restai deux mois. « Petit, c’est bien, me dit le chef, tu sais prendre de bonnes initia-tives. Demain je t’affecte à la foreuse, va trouver Wladimir qui t’indiquera ton travail. »

Les mineurs.
Avant d’aller rejoindre mon ami Wladimir à la foreuse, je dois vous parler un peu de l’ambiance et de la mentalité des mineurs. On m’avait un peu mis en garde sur les vexations et les brimades en usage contre les jeunes stagiaires. Les ouvriers, me disait-on, les jalousaient, et voyaient en eux de futurs cadres : « Ils se sou-viendront comme ça qu’on en bave au fond de la mine. » Les ca-dres à leur tour disaient : « On en a bavé ; c’est à leur tour main-tenant d’apprendre la dureté de la vie de mineur. » Le pauvre stagiaire était pris entre deux feux. C’étaient les avertissements qu’on m’avait donnés… Eh bien, je n’ai rien subi de semblable, ni ressenti aucune marque d’hostilité. Tout au contraire, j’ai trou-vé chez les mineurs un sens de la solidarité et de l’entraide, rares en d’autres professions. Quelle en est la cause ? Est-ce le danger côtoyé chaque jour ? Ou bien la dureté de la condition de mi-neur ? Dans la fin des années 1940, le droit du travail n’en était encore qu’à ses prémisses, beaucoup d’accidents survenaient – j’en ai vu deux mortels en neuf mois – mais l’encadrement dé-ployait de gros efforts d’information, et se montrait très attentif à la sécurisation des activités et des postes de travail.

 

En cette année 1949, la mine reçut des équipement mo-dernes, fournis par le plan Marshal : motrices de traction électri-que des trains de wagonnets, - qui remplacèrent peu à peu les mules  traditionnelles -, centrale à air comprimé, foreuses et mar-teaux piqueurs plus performants. La productivité fit un bond de plus de 30 %.

 

Du coup, le cours de la Compagnie des Mines de Salsigne fit une remontée spectaculaire en bourse. D’autant plus que de nouveaux filons, au niveau 10, c’est-à-dire le plus profond, don-naient une teneur de 60 grammes d’or à la tonne, au lieu des 25 à 30 habituels. Une firme autrichienne en prit le contrôle quelques mois après, et M. Lyonnet, le directeur général, partit à la  retrai-te. J’eus le privilège de le bien connaître. C’est lui qui avait ac-cepté ma candidature de stagiaire. Un jour où j’attendais vaine-ment le car pour Carcassonne, il m’aperçut, fit arrêter son chauf-feur et m’invita à monter. Il résidait à Carcassonne et rentrait chez lui. « Alors ce stage se passe bien ? On m’a rapporté que vous avez pris des initiatives heureuses. Je vous en félicite. » Il faisait certainement allusion à ma trappe de fermeture des cheminées de remblai, dispositif qui fut vite adopté par tous les autres rem-blayeurs. « A la foreuse, vous aurez une activité plus intelligente. Profitez-en pour travailler la géologie. ». Je me mis alors à étu-dier les formations géologiques du Massif de la Montagne Noire qui abritait notre mine. Un jeune et sympathique ingénieur des Mines, M. Sicart, originaire de Carcassonne , qui aidait les sta-giaires de ses conseils, me prêta quelques livres utiles, et me voilà plongé dans l’étude des formations géologiques hercyniennes  du sud du Massif Central. C’est là, peut-être, l’origine de mon goût pour la géologie.

La mort de mon copain Alfred Koch.
Karlfried Koch, qu’on appelait Alfred, était un jeune soldat alle-mand en garnison à Carcassonne depuis 1940 avec l’armée d’occupation. Révolté par les méthodes des SS, il déserte en 1942 et rejoint le maquis, où il se bat vaillamment dans les rangs des FTP. Il obtient la nationalité française à la fin de la guerre, est embauché à la mine, et s’installe à Villanière. Cultivé et ouvert, il jouissait de l’estime de tous. Il n’avait pas trente ans, mais son autorité naturelle en imposait, et beaucoup sollicitaient ses conseils. Pourtant la mine était une mosaïque de plus de vingt nationalités : espagnols, nombreux depuis 1’exode de 1939, algé-riens, portugais, polonais, lettons, roumains, slaves de multiples origines, avec une majorité de yougoslaves. Tous avaient fui quelque chose. Salsigne était devenu leur terre d’accueil. Chacun d’entre eux avait sa propre histoire, parfois émouvante, souvent cruelle, et toujours tragique et très compliquée. Rescapés du grand chambardement de 39-45, certains avaient été mobilisés de force par les nazis, incorporés ensuite chez les russes dans le camp adverse, puis à nouveau contre les russes avec la fameuse armée Vlassov. Eux-mêmes s’y perdaient en le racontant. D’autres avaient combattu successivement dans les deux camps pendant la guerre d’Espagne. Chacun connaissait quelques bribes de l’histoire de l’autre, mais tous se respectaient, se voyant plutôt en victimes qu’en bourreaux. La grande solidarité de la mine gommait les différences et, malgré ces aspérités du passé, de réel-les amitiés s’étaient nouées. Le travail à la mine est pénible et dangereux. La Compagnie était heureuse de trouver dans ces mal-menés de l’histoire le complément de main d’œuvre dont elle avait besoin. Certains me surprenaient par leur culture : on y trouvait, comme à la Légion Étrangère, un échantillonnage de gens de toutes formations, que la cruauté du destin avait amenés là : un ancien violoniste polonais, un médecin croate, des officiers allemands, plusieurs professeurs, espagnols, bulgares, et rou-mains, … etc. Leur contact, réservé au début de nos relations, devenait ensuite plus confiant, et ils se livraient alors à quelques confidences sur leur vie : combien cruel leur fut le destin ! Cha-cune de ces vies aurait mérité d’être écrite ! La fatalité et l’enchaînement des circonstances les avaient entraînés, souvent contre leur gré, dans des situations imprévisibles et chaotiques, manipulés comme des marionnettes, et souvent broyés par la for-ce du destin. Ces destinées me plongeaient dans un abîme de ré-flexions : que devient la liberté de l’homme face à la fatalité ? Vieille interrogation de l’homme à travers les âges, depuis So-phocle et les dramaturges grecs de l’Antiquité.
   

Alfred Koch était juif. Koch n’était pas son vrai nom. Il avait commencé des études de rabbin, mais il préféra changer de nom sous le nazisme, et il fut alors mobilisé dans la Werhmach. Toute sa famille périt dans l’holocauste. Dans mon équipe, à la pause, il s’isolait et murmurait en s’inclinant plusieurs fois devant la paroi noire et suintante du front d’abattage ; je compris qu’il priait. Il avait trouvé au fin fond de cette mine, son Mur des La-mentations ! À huit cents mètres sous terre ! Je l’écoutais réciter ses prières, intrigué et en même temps séduit par la musique de ces paroles du Kaddich, qui avaient traversé tant de millénaires et réconforté tant de malheureux au cours des âges.
— « Il faut prier à haute voix , me disait-il ; la parole est vibra-tion, comme le Verbe de la Genèse. Et la Création tout entière est une immense et féconde vibration du Verbe. »
J’étais fasciné et curieux d’en comprendre le sens.
— « Le kaddish est la prière des morts lui fis-je remarquer. Pour-quoi le récites-tu plusieurs fois par jours ? »
— « Pour chacun des martyrs des camps nazis, pour que chacun d’eux ait le sien ! »
À ma demande, il me les récita souvent, à tel point qu’elles s’inscrivirent dans ma mémoire, et que bien longtemps après, je pouvais en réciter des versets. Je les ai oubliés aujourd’hui, mais je me promets de les réapprendre. Les vieux sages de la Bible connaissaient la force des mots et savaient que la parole constitue une puissante magie…
   

Quelque temps après, Alfred est affecté à la conduite d’une motrice qui tirait un train de wagonnets. Le conducteur, qu’on appelait le convoyeur, devait aussi actionner les aiguillages des voies aux bifurcations. L’ensemble des galeries, qui se croi-sent et s’entrecroisent, supportent un trafic intense de trains, les uns tirés par des mules, et les autres tractés par des motrices élec-triques, ce qui rendait encore plus difficile le travail des convoyeurs. Les galeries étant à voie unique, il fallait aussi des aires de croisement sur laquelle un train devait s’arrêter pour lais-ser le passage à l’autre. Alfred s’acquittait bien de sa tâche. Pour gagner du temps il n’arrêtait pas sa machine, descendait, courrait devant, modifiait l’aiguillage et remontait sur l’engin au passage. C’était très dangereux ; on le lui avait dit, mais Alfred était dé-gourdi, vif, et insouciant. Et voilà que se produit l’horrible acci-dent : Alfred descend et court devant, mais il glisse et tombe sur la voie, sa jambe coincée sous un rail. Il voit la machine arriver et ne peut rien faire. La motrice lui passe sur le corps et le coupe quasiment en deux. Un autre convoyeur stoppe la machine et por-te secours à son collègue. Avec mon équipe, - nous étions à proximité - nous nous précipitons, et nous trouvons Alfred mou-rant. L’infirmier arrive et nous dit :
— « Plus rien à faire, c’est mieux pour lui, car il est littéralement coupé en deux . »
Alfred nous regardait et semblait apaisé. Je m’approche, lui prend la main, et, mû par une subite inspiration, je me mets à lui réciter le Kaddich :
   
«Yitgadal veyitkadach chemé raba, bealma di vera khirouté, veyamlikh malkhouté veyatsma’h pourkané vikarèv mechi’hé, be’hayékhon ouvéyomékhon ou ve’hayé     dekhol bet yisraël, baagala ouvizman kariv veïmrou, amen.

Et il rendit l’âme en souriant. Nous étions tous effondrés, même ces vieux baroudeurs qui, pourtant, en avaient déjà vu de toutes les couleurs. Dur pour moi aussi qui n’avait jamais assisté à une mort aussi brutale !

L’or de Salsigne.
Les Celtes, les Romains et les Wisigoths  avaient de tout temps exploité les riches filons d’or de ce site. Les gisements primaires de la Montagne Noire recelaient en outre de l’argent, un peu de mercure et de plomb, et surtout beaucoup d’arsenic. Jusque dans les années 1980, Salsigne fut la dernière mine d’or de France. Le minerai était extrait sous Villanière, puis transporté par tapis rou-lant aérien jusqu’à l’usine, située à quatre kilomètres plus bas, à la Combe du Saut sur la route vers Lastours. En 1950, la mine employait un millier de personnes, et l’usine plusieurs centaines. Cette compagnie était le plus gros employeur du département de l’Aude. C’est dire si les Pouvoirs Publics s’y intéressaient, et la couvraient de leur tutélaire et jalouse protection. Et elle en avait bien besoin, car la face noire de cette richesse, c’était l’arsenic, qui polluait toute la région, eaux, atmosphère et sols, au point d’interdire la culture sur un périmètre qui s’étendait jusqu’à Conques ! Plus de jardins potagers sur Salsigne et Lastours ; ils avaient disparu, ils furent même interdits, et les propriétaires re-cevaient une modique compensation financière. Malgré son im-mense cheminée, - la plus haute d’Europe, disait-on -, qui en-voyait les fumées et vapeurs nocives de l’usine dans les hauteurs du ciel de Salsigne, tous les alentours étaient brûlés par l’arsenic. Brûlés aussi les poumons des ouvriers, malgré les deux litres de lait journaliers, qui étaient conseillés comme antidote. Oui, mais le lait des élevages des alentours était contaminé aussi! Alors on l’apportait par camions citernes du Plateau de Sault ! Beaucoup de mineurs en relevaient le goût par de larges rasades de gnole, le fameux trois-six (l’aguardiente) du Languedoc, ce qui donnait lieu à d’innombrables plaisanteries, pas toujours du meilleur goût d’ailleurs. L’arsenic conjugué à la silicose emportait les mineurs à un âge assez jeune, et les survivants mouraient du cancer du poumon. Mais tout ça, je ne le savais pas quand je m’embauchai à Salsigne !
   
La foreuse de Wladimir.
Revenons à Wladimir. Il est temps que je vous emmène lui rendre visite. Wladimir n’était pas russe comme beaucoup le croyaient, mais serbe. A cette époque, Tito régnait en maître sur la Fédéra-tion de Yougoslavie, et Wladimir avait jugé judicieux de mettre un peu de distance entre lui et le maître de Belgrade. Vous avez compris que Wladimir ne l’aimait pas ; doux euphémisme, car il l’abhorrait. Leur différent, pour éviter le mot de contentieux, de-vait être de poids. Il n’avait, non plus d’ailleurs, aucune sympa-thie pour les russes. Il était serbe voilà tout, ni yougoslave, ni russe. En réalité, il avait milité dans la Ligue Anarchiste Interna-tionale, exerçant son apostolat virulent et explosif un peu partout en Europe et surtout en Espagne. En dépit de ce passé sulfureux et détonnant, il était sympathique, compétent, appliqué, très tra-vailleur, et je l’estimais. Il avait un côté boy-scout, attachant et un peu naïf, que j’aimais bien. Il me rendait bien mon amitié. Il ai-mait philosopher, et je l’écoutais attentivement, essayant de com-prendre son idéal, que je n’ai d’ailleurs toujours pas compris, en-core aujourd’hui, c’est-à-dire soixante ans après. Selon mon opi-nion, l’anarchie est le refus de l’ordre, le rejet de toute structure organisée, c’est installer l’entropie, c’est-à-dire la destruction de l’énergie, en application du Deuxième Principe de Carnot sur la déperdition de l’énergie, principe valable en sociologie et en poli-tique autant qu’en physique. Mais Wladimir se moquait éperdu-ment de ce Deuxième Principe, qu’il ignorait superbement !

 

Il dirigeait une équipe d’une demi-douzaine de foreurs, qui servaient une foreuse. Il est important  de connaître la riches-se des minerais qu’on va exploiter dans les prochains mois, car il vaut mieux s’assurer au préalable de leur teneur en or. Pour ce faire, on prélève des carottages, c’est-à-dire des échantillons, au moyen d’une foreuse horizontale. Cet engin perce la roche sur plusieurs dizaines de mètres au moyen d’un forêt rotatif, fixé à l’extrémité d’un train de tiges creuses, qui recueillent les échantil-lons minéraux. Le laboratoire procède ensuite à leur analyse qui permet de connaître la richesse naturelle des entrailles de la mon-tagne, et d’en dessiner ainsi une carte. Bien évidemment la foreu-se travaille toujours à l’extrême fin fond des galeries, parfois à plusieurs kilomètres des autres équipes, ce qui signifie loin des secours en cas d’accidents ou d’effondrements. C’était un des postes les plus exposés, mais les foreurs étaient les mineurs les plus expérimentés. On arrêtait parfois l’engin pour faire silence, et écouter si le bois chantait, c’est-à-dire si les poteaux émettaient ces petits craquements si caractéristiques quand ils sont soumis à de fortes pressions, signes annonciateurs de ruptures et d’éboulements.
Dès que j’intégrai son équipe, je vis que ses équipiers res-pectaient Wladimir ; sa compétence reconnue et son ancienneté lui valaient l’estime de tous. L’un d’eux m’avoua pourtant en plaisantant :
— « À croire que la direction le tient soigneusement à l’écart des boutefeux  ! »
— « Pourquoi donc ? lui demandais-je.
— « Au cas où la vue d’une cartouche de dynamique réveillerait en lui d’anciennes pulsions, me répondit-il en riant ! »
C’était leur plaisanterie habituelle, car tous connaissaient les ex-ploits passés de ce dinamitero. Mais, lassitude ou sagesse, le di-namitero n’avait plus le goût de casser les institutions, ni quoi que ce soit d’ailleurs ! Un jour, je déclenchai sa fureur en lui confiant :
— « Au fond, Wladimir, tu t’es embourgeoisé maintenant ! »
C’est ainsi que j’appris les plus belles injures de la langue serbe ! Mais il ne m’en tint pas rigueur. Il aimait m’enseigner les techni-ques et les astuces du métier. Il m’apprit le fonctionnement de la foreuse, et je devins vite un bon spécialiste de la conduite de cet engin, à telle enseigne qu’on m’en confia la direction quand Wla-dimir fut hospitalisé pour sa silicose. On n’avait jamais vu dans le passé un jeune stagiaire assumer la responsabilité de chef d’équipe . A la fin du mois, je reçus une augmentation de 300 francs, ce qui portais mon salaire mensuel à  3 800 francs . La cantine, qui appartenait à la compagnie, retenait 3 000 francs pour la chambre et la pension ; et il me restait royalement 800 francs, que j’utilisais pour me constituer une modeste garde robe ; c’est ainsi que je pus m’acheter ma première gabardine ! C’était fabu-leux !

Tristes perspectives.
La production atteignait difficilement deux tonnes d’or par an, ce qui était à peine rentable, malgré le complément des ventes de mercure et d’argent et des autres matières comme l’arsenic. Je crois que Salsigne fut le plus gros producteur mondial d’arsenic. Puis le cours de l’or chuta, et Salsigne passa de mains en mains, jusqu’à atterrir dans le giron du BRGM (Bureau de Recherche et de Géologie Minière), société nationale appartenant à l’État. On abandonna alors l’extraction du fond, pour la remplacer par une immense découverte à ciel ouvert. les machines remplacèrent les hommes et les effectifs se mirent à fondre.
   

La compagnie fut dissoute dans les années 1990 et mise en liquidation. Sans propriétaire responsable, le site servit de dé-charge sauvage à des camions venant de tout le sud qui déver-saient de nuit des tonnes de déchets toxiques et dangereux dans les puits abandonnés, en ajoutant ainsi une pollution supplémen-taire à l’empoisonnement par l’arsenic dont étaient contaminés des millions de tonnes de déblais. Le département put enfin met-tre fin à ces pratiques criminelles. Mais le mal était fait : tout le cœur de la montagne est pollué sur des centaines de mètres de profondeur. Sources et ruisseaux débitent déjà une eau chargée de poisons, et le phénomène s’accentue. Enfin l’ADEME a pris ré-cemment les bonnes mesures pour mettre sous surveillance l’évolution des sols et des eaux. Elle a commencé la dépollution du site. mais la zone est immense, et les travaux en sont pharao-niques. L’eau circule lentement dans les roches de la montagne. Un jour, hélas, elle risque d’atteindre toute les nappes de la plai-ne, et de contaminer tous les puits de Carcassonne à Narbonne. Alors, dans quelques siècles, nos enfants nous maudiront …
 
 

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Vendredi 8 avril 2011 5 08 /04 /Avr /2011 14:12
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Mercredi 13 octobre 2010 3 13 /10 /Oct /2010 19:07

     Les 3 premières éditions, plus de 1 000 exemplaires, ont été épuisées en quelques mois et sans publicité, uniquement par le "bouche à oreilles". Je suis toujours étonné de ce succés. Combien de fois, m'a-t-on raconté, ce livre acheté dans une famille, avait été aussitôt monopolisé par le grand père ou la grand mère qui l'ont "dévoré" , aux dires de leurs enfants !  Il est vrai que  mes lecteurs sont très intéressés de connaître la vie que menaient autrefois nos parents et et grands parents,  ainsi les "anciens"  revivent leurs souvenirs  et y retrouvent leur enfance.

       Ces chroniques de jadis décrivent depuis le 19ième siècle, la vie d'un village des Pyrénées, situé dans la Haute Vallée de l'Aude,  la vie sociale et religieuse, les joies et les peines, ainsi que les dures conditions d'existence de la vie d'autrefois. On peut mesurer ainsi les améliorations que le progrès nous a apportées.

       La 4ième édition est en cours de publication. En plus des corrections et des modifications, j'ai apporté des précisions et des anecdotes supplémentaires, qui ne manqueront pas d'intéresser encore davantage les lecteurs.

 

Vous pouvez vous procurer ce livre en m'écrivant à mon adresse e-mail:bennavail@free.fr

 

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4ième édition - ( 478 pages ) -  au prix unitaire de 21 €, ajouter 5€ pour frais d'envoi.

 

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